Dans Patients, qu’il coréalise avec Mehdi Idir (auteur de tous ses clips), le slameur Grand Corps Malade évoque son séjour en centre de rééducation dans les années 1990, après l’accident qui l’a laissé tétraplégique incomplet. Un cruel sas de décompression filmé avec pudeur, justesse et humour (et sans slam).


Malgré le handicap qui contraint les personnages à la lenteur, le film est très rythmé, tendu.
Grand Corps Malade : Le défi, c’était de filmer des mecs qui se font chier sans faire chier le spectateur. Par exemple, trois ou quatre séquences montrent la routine des patients, la répétition des gestes: la biscotte du matin, l’ouverture des volets… mais avec une recherche esthétique – ralentis, travellings latéraux –, pour que la forme rejoigne le fond.
Mehdi Idir : On ne voulait pas trop découper, on préférait les longs plans-séquences. Le rythme, on l’a ensuite imprimé grâce à notre monteuse, Laure Gardette.

C’est aussi un film d’époque, avec les vieux « M6 Boutique » et la B.O. très nineties : NTM, Nas, The Roots, Lunatic…
M. I. : C’est rare de pouvoir faire un film d’époque sur un passé aussi récent. C’est notre jeunesse. Se souvenir des baskets qu’on portait, des émissions qu’on regardait, de la musique qu’on écoutait. On a même ressorti les vieux sweats Com8 [marque créée par JoeyStarr en 1998, ndlr]. Ces morceaux sont très importants, notamment pour donner du rythme. D’ailleurs, on les a choisis avant de filmer, et on a tourné en fonction de ces sons-là, alors qu’on n’était même pas sûr de pouvoir les utiliser.

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Une scène clippée sur le morceau « The Message » de Nas rappelle une séquence similaire dans Un prophète de Jacques Audiard. Patients est d’ailleurs un huis clos presque carcéral…
M. I. : Dans un centre de rééducation, à chaque fois qu’un patient en rencontre un nouveau, il lui dit : « T’as eu quoi, toi ? » C’est l’équivalent du « t’es là pour quoi, toi ? » en prison. Il y a aussi le rapport à l’extérieur – « Quand je serai dehors…» Il y a plein de liens entre la vie en centre et la vie carcérale.
G. C. M. : Toujours les mêmes horaires, toujours les mêmes têtes, pas le droit – ni la capacité – de sortir… Dans mon livre, je faisais déjà le parallèle entre le centre de rééduc et la prison. Mais ce n’est pas moi qui l’ai inventé: en centre, on en parle ouvertement.

On aurait pu s’attendre à une méditation sur le dépassement du handicap par l’art, et en l’occurrence le slam. Mais l’attente est habilement déjouée.
G. C. M. : Je ne voulais pas faire mon autobiopic. C’est pour ça que le héros s’appelle Ben, et pas Fabien comme moi. C’est l’histoire de n’importe quel gamin de 20 piges victime d’un accident. On voulait que ce soit universel. D’où pratiquement aucune allusion au slam, ou à ma vie privée. J’ai enlevé les trucs personnels, comme le fait que j’ai une sœur, par exemple. Cela dit, c’est vraiment mon histoire, et tous les personnages du film ont vraiment existé.

Tu es resté en contact avec les gens rencontrés pendant les mois passés en centre de rééducation ?
G. C. M. : Certains, oui. Farid [le meilleur ami du héros, handicapé depuis l’enfance, joué dans le film par l’excellent Soufiane Guerrab, ndlr] est resté mon pote, et le kinésithérapeute s’occupe toujours de moi aujourd’hui. Il nous a d’ailleurs beaucoup aidés techniquement sur le tournage. C’était notre « directeur artistique du handicap ». Sinon, en retournant dans le centre, on a retrouvé Jean-Marie, l’infirmier, qui en réalité s’appelle Jean-Noël. Il fait une petite apparition dans une scène, à côté de son double de fiction. On s’est pas mal amusés à mêler vrai et faux.
M. I. : Tous les rôles secondaires, les silhouettes et la figuration, ce sont des gens du centre. Comme c’était à une heure de Paris, pendant deux mois et demi, on était tout le temps avec eux. Le soir, on buvait des coups ensemble. Et au moment de partir, c’était difficile.

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L’humour est omniprésent dans Patients. Comment avez-vous abordé le registre comique dans ce contexte dramatique ?
G. C. M. : Tout d’abord, la chambrette [Sic] fait partie de notre ADN. On a grandi dans cette culture de la vanne, on vieillit aussi dedans. D’autre part, on voulait éviter le pathos ; le contexte étant déjà très lourd, il fallait injecter un maximum d’humour. Enfin, et surtout, ça reflète la réalité: il y a un vrai humour handicapé. En centre de rééduc, ça vanne dur, parfois même très trash. Je me souviens d’une époque très difficile – et, en même temps, je me suis bien marré.
M. I. : Par exemple, lors d’une projection à Lorient, on a rencontré une fille qui s’était fait tirer dessus sur une terrasse pendant les attentats du 13 novembre: une dizaine de balles dans le corps. Eh bien, au centre, ils l’appellent Trou de balle. Pour te dire le niveau de violence de l’humour.
G. C. M. : Une autre qui tourne beaucoup : « Tu sais où tu peux trouver un tétraplégique ? Au dernier endroit où tu l’as laissé. » Voilà, c’est une vanne plus difficile à faire quand tu n’es pas toi-même handicapé, c’est sûr. Les handicapés, entre eux, il n’y aucun tabou, c’est sans pitié.

Dans le rôle principal, Pablo Pauly incarne avec beaucoup de naturel ce va-et-vient permanent entre bagout potache et gravité rentrée. Comment l’avez-vous choisi ?
G.C.M.: Notre directeur de casting cherchait une ressemblance physique avec moi. On a vu défiler une bonne quinzaine de Ben, grands, aux yeux bleus. En gros, c’était moi en beau gosse, ça me gênait! Souvent, ils étaient plutôt bons dans les scènes d’émotion, mais quand il fallait envoyer de la vanne au milieu de quatre autres chambreurs, ils existaient un peu moins. Donc on a oublié la ressemblance physique, et là on a vu Pablo. Il avait alors une grosse touffe de cheveux et une énorme barbe rousse, donc on l’a pris uniquement pour son jeu. Et, finalement, c’est peut-être celui qui me ressemble le plus.


« Patients »
de Grand Corps Malade et Mehdi Idir
Gaumont (1 h 50)
Sortie le 1er mars