Pastiché autant qu’admiré dans le biopic Le Redoutable de Michel Hazanavicius ; recherché par Agnès Varda dans une scène du documentaire Visages villages (cosigné par la cinéaste et JR) ; mis à l’honneur en salles avec la sortie d’un téléfilm inédit de 1986, Grandeur et décadence d’un petit commerce de cinéma … En 2017, l’ombre de Jean-Luc Godard planait sur le cinéma français. Censé sortir courant 2018, Le Livre d’image, son prochain film, est attendu avec impatience. Dans Contrebandes Godard 1960-1968, Pierre Pinchon, maître de conférences en histoire de l’art contemporain à l’université d’Aix-Marseille, ressuscite des bandes dessinées, ciné-romans, faux journaux, pour la plupart pilotés par Godard pour la promo de ses premiers films. Précisément réalisées en bande organisée, ces « contrebandes » montrent son goût pour l’art populaire, son envie de « prolongement hors salle » du cinéma, et nous font mieux saisir encore sa rupture avec la presse à la fin des années 1960. Pierre Pinchon commente pour nous des extraits de son livre, riche en documents jusque-là confidentiels.


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« Une nouvelle aventure de Lemmy Caution », La Cinématographie française, 1965
« Cette BD, publiée dans le magazine La Cinématographie française en 1965 pour annoncer le début du tournage d’Alphaville, a été conçue par Jean-Paul Savignac, l’assistant de Godard. D’après ce que Savignac m’a dit – et ça montre la volonté du réalisateur d’inscrire son cinéma dans le registre de la BD –, c’est Godard qui a passé cette commande. Savignac y cite des héros de comics américains comme Dick Tracy ou Guy l’Éclair [version française de Flash Gordon, ndlr]. C’est une sorte de story-board qui révèle l’esthétique du film. »

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Extrait d’« À bout de souffle », Votre film, 1962
« C’est le deuxième ciné-roman tiré d’À bout de souffle. Beaucoup d’éléments vont s’écarter de la narration du film. Par exemple, la fameuse réplique « C’est vraiment dégueulasse. » disparaît pour laisser place à un texte bien plus moralisateur : le personnage de Jean Seberg s’interroge sur l’enfant qu’elle porte, celui de Michel [joué par Jean-Paul Belmondo, ndlr] prend enfin ses responsabilités. Il y a des retournements de situation absurdes, des incongruités scénaristiques auxquelles les lecteurs de romans-photos sont habitués. »

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Extrait de Journal d’une femme mariée de Macha Méril & Jean-Luc Godard, 
Paris, Denoël, 1965
« Macha Méril nous a expliqué que le tournage d’Une femme mariée avait été si rapide qu’elle avait eu l’impression étrange d’avoir vécu un happening. Son rôle de femme-objet lui a certainement donné envie de s’autonomiser par la création, et elle a converti son expérience en un livre, Journal d’une femme mariée, réalisé à partir des photogrammes du film et publié chez Denoël en 1965. Le résultat est un ovni graphique. Cet extrait, avec son injonction à prendre parti, en donne un joli aperçu. »

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Extrait de « 13 rue de l’Espoir », France-Soir, 1960, repris dans Les Cahiers du cinéma, no 106, septembre 1960
« Ce strip n’a pas été commandé par Godard mais a été publié dans France-Soir, qui avait alors un large lectorat. La BD, 13 rue de l’Espoir, met en scène Françoise, une jeune fille qui, un beau 
jour, rencontre Jean-Luc et Jean-Paul, deux jeunes cinéastes. Les Cahiers du cinéma, très fiers, l’ont recollé dans un numéro. Les méthodes du roman-photo – considéré comme de la photographie de seconde zone –, et celles de la Nouvelle Vague se ressemblent (de petits budgets, un casting amateur) et ont été décriées de la même manière. »

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Extrait de « Une femme est une femme », Festival film, 1961
« Pour Une femme est une femme, son premier film en couleurs, on est dans l’économie de moyens. C’est un film léger autour d’un trio amoureux : il y a deux jeunes premiers, Jean-Claude Brialy et Jean-Paul Belmondo, et une actrice danoise inconnue au bataillon, Anna Karina. La jeunesse de leurs visages, ainsi que le décor, l’ambiance confinée – le film 
est entièrement tourné dans un seul et même appartement – se prêtent parfaitement  à l’esthétique du roman-photo, très en vogue dans les années 1960. »

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Comics situationniste (texte de Raoul Vaneigem, dessins d’André Bertrand) reproduit dans la revue Internationale situationniste, no 11, octobre 1967
« On est dans un cas un peu différent. Cette BD a été créée en 1967 – année de sortie de La Chinoise – par les situationnistes, menés par Raoul Vaneigem. Cette fois, c’est Godard qui est mis en scène, dans une situation plutôt inconfortable – on le voit en plein racolage de jeunes étudiants à qui il promet des rôles, on moque sa dimension politique, alors qu’il se sentait proche de ce courant de pensée. Il a été meurtri par ce rejet, à la suite duquel on observe très nettement une position de repli. »


: « Contrebandes Godard 1960-1968 » 
de Pierre Pinchon (Éditions Matière, 224 p., 40 €)