Ours d’or à Berlin, Fuocoammare de Gianfranco Rosi (Sacro GRA) est un portrait plein d’humanité de l’île de Lampedusa dont on sort abasourdi. Suivant l’arrivée des migrants et la vie tranquille des locaux, le documentariste fait le dur constat d’un fossé entre deux mondes.


C’est un appel de détresse, en pleine nuit, destiné aux garde-côtes. Une voix de femme supplie que l’on vienne secourir les siens ; le bateau coule, et ils sont nombreux. La radio grésille, la femme donne les coordonnées de l’embarcation, qui ne sont pas audibles. Tout ce que l’on entend, c’est un son saccadé, heurté, un cri d’impuissance qui secoue et terrifie. Le lendemain matin, à Lampedusa, une mamma italienne prépare le repas dans sa cuisine en écoutant les infos sur sa chaîne hi-fi. Le journaliste annonce que, à 60 miles de là, un naufrage a eu lieu. 34 morts ont été dénombrés. La vieille dame, coupant ses tomates, maugrée un vague « Pauvres gens ! » avant de remuer les oignons qui cuisent dans la poêle. Elle y pense et puis elle oublie, vite. À la radio, on est déjà passé à autre chose.

À Lampedusa, il y a d’un côté les migrants qui débarquent, de l’autre les locaux qui vivent leur vie dans une quasi-indifférence envers les premiers. « Ce sont deux mondes qui n’interagissent jamais. Avant, les bateaux arrivaient à Lampedusa. Depuis le naufrage du 3 octobre 2013 [qui avait coûté la vie à 366 migrants et provoqué une vague d’émotion internationale, ndlr] et l’opération Mare Nostrum [qui consiste à renforcer la surveillance des eaux italiennes à travers un déploiement militaire accru pour secourir les immigrés clandestins, ndlr], la frontière a été déplacée en mer. Les sauveteurs y interceptent les naufragés avant de les conduire dans un centre dans lequel les autochtones ne viennent jamais », détaille le cinéaste.

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Sur une île pourtant peu vaste, ce fossé entre ceux qui restent et ceux qui passent évoque plus généralement, dans un contexte de montée des nationalismes en Europe, le problème du repli sur soi face à l’arrivée des migrants. Le film de Rosi intervient pour agiter les consciences. En alternance avec les images du marasme vécu par les réfugiés qui arrivent par centaines sur des rafiots étriqués, le réalisateur filme la transformation d’un regard à travers Samuele, Lampedusien casse-cou et gouailleur de 12 ans. Le jeune garçon se rend chez l’ophtalmologiste pour corriger son « œil paresseux », et Rosi l’observe apprendre à voir. Au début, Samuele chasse les oiseaux armé de sa fronde en bois ; à la fin, il préfère leur parler en sifflotant. À travers cette jolie parabole, Rosi veut nous montrer qu’au regard des migrants, les mentalités doivent évoluer.
Le film est construit sur ce mouvement d’approche, de compréhension progressive. Le spectateur voit d’abord arriver les migrants comme un groupe anonyme. À mesure qu’avance le documentaire, la relation du réalisateur avec eux se fait plus intime. « Je préfère travailler seul, sans équipe technique, pour créer un rapport de proximité. Avant de commencer le tournage, j’ai passé trois mois à faire des rencontres. Mais nouer un rapport fort avec les migrants est difficile car ils restent peu de temps. » Dans le centre d’accueil de Lampedusa, le cinéaste enregistre un chant déchirant : un homme raconte son périple semé d’embûches, du Nigeria à l’Italie en passant par le Sahara et la Lybie. « La mer n’est pas une route », clame-t-il, comme pour insister sur la sinuosité du chemin parcouru.

MAL DE MER

La mer, c’est peut-être ce qui relie les deux espaces étrangers dans lesquels évoluent les habitants de l’île et les réfugiés. La famille de Samuele raconte au jeune garçon des histoires de marins échoués, de vagues indomptables, de bateaux engloutis. Son père, qui a été marin, le prévient que, la mer, c’est une triste vie. Quand il l’accompagne à la pêche, Samuele, lui, a un peu mal au cœur. Ses aînés lui conseillent de passer du temps sur un ponton pour s’habituer. Comme nous devons apprendre à vivre avec ces naufrages qui donnent la nausée.

fuocoammare

Il y a une séquence qui donne particulièrement le vertige. Gianfranco Rosi filme des cadavres entassés, morts d’étouffement, dans une cale de bateau. « C’était un devoir de montrer ces images. J’ai construit tout le film autour : il fallait trouver comment y amener le spectateur, et puis comment il allait en sortir. » Ce qui suit, c’est le recueillement ; pas l’abattement. Dans le silence, Rosi suit Samuele la nuit, avec une lampe torche, cherchant des oiseaux. Une scène qui fait écho à une autre, dans laquelle un faisceau lumineux essaye de trouver une épave dans l’abîme noir. Dans le chaos, c’est une lueur qui aide à mieux voir, mais qui porte aussi peut-être un peu d’espoir.


de Gianfranco Rosi (1 h 49)
sortie le 28 septembre