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Frigo chanteur, veste en daim tueuse… vague d’objets vivants au cinéma

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Un frigo intelligent doté d’un sens inné pour le rap, une veste en daim avec un penchant pour l’homicide et des jouets pris dans un road-trip existentiel…En l’espace d’une semaine sont sortis trois films (Le Daim, Yves et Toy Story) ayant pour héros des objets. Complices ou ennemis de leur propriétaire, maléfiques ou magiques, reflets de peurs ou de désirs, ces êtres anthropomorphes ont beaucoup à nous dire sur nous. Disséquons-les un par un.

Le Daim, Quentin Dupieux

Après une rupture qu’on devine douloureuse, Georges vide son compte bancaire pour s’acheter un blouson en daim et s’enterrer dans les Pyrénées. Très vite, ce nouveau compagnon de route censé combler le manque devient une deuxième peau maléfique, plongeant son propriétaire dans une folie meurtrière…Comment l’inhumain peut-il prendre possession d’un corps et d’un esprit jusqu’à le rendre schizophrène ? Question angoissante et dérisoirement absurde que Dupieux s’amuse à poser en faisant de Jean Dujardin à la fois le marionnettiste névrosé et la victime consentante de cette veste qui prend vie grâce à un rien. Quelques effets de style désuets (des plans poétiques sur des franges en cuir, la voix un peu en sourde de Dujardin) suffisent à produire la mue du personnage en psychopathe. Fétichiste compulsif, Georges devient aussi, armé de son caméscope (un autre objet symboliquement vivant), un réalisateur improvisé de snuff movies – et on se dit que peut-être Dupieux a vu dans cet homme vampirisé par sa veste un alter-ego inavouable de tout cinéaste obsédé par son film.

La saga Toy Story, Studio Pixar

La magie animiste du monde imaginé par Pixar, peuplé de jouets malicieux et lucides, tient en une merveilleuse contradiction : premier film réalisé entièrement en images de synthèse, incarnant la toute-puissance de la technologie numérique, Toy Story est aussi une célébration de l’ancien, du souvenir, du périssable. Exposés au ravage du temps et à l’abandon de leur propriétaire, Woody, Buzz l’Eclair, Monsieur Patate et Zigzag sont des figurines uniques, artisanales, et abritent, sous leurs articulations de bois et leur ossature de plastique, une conscience aiguë de l’esprit d’équipe et du devoir moral. A tel point que ces petits êtres mécaniques font preuve d’une humanité dont les vivants manquent parfois, et ramènent leurs propriétaires sur les rives nostalgiques d’une enfance trop vite oubliée. Ludique et politique, la saga se permet même, pour son dernier opus, d’ajouter à son discours sur la liberté (un jouet n’existe-t-il qu’à travers l’amour de son propriétaire ou peut-il s’épanouir dans une solitude orpheline ?) une réflexion sur l’identité à travers le mal-être de Fourchette, personnage fabriqué à partir de déchets qui n’accepte pas sa condition de jouet.

Yves, de Benoît Forgeard

Dans cette romcom futuriste barrée, Jérem, rappeur à la masse qui squatte le sous-sol de sa grand-mère, accepte de tester un frigo intelligent et devient une star grâce à ses algorithmes. Muni d’un charme vocal ravageur et d’un sens de l’humour décapant, Yves est aimé de tous, au point que Jérem finit par craindre qu’il ne le surpasse musicalement. Sous ses airs de satire dystopique, où course au clic sur Youtube et Auto-tune à gogo sont raillés avec mordant, le film de Forgeard esquisse la piste (plus subtile et rare) d’une réconciliation : l’intelligence artificielle ne serait-elle pas compatible avec la création artistique humaine ? C’est ainsi qu’à l’occasion d’une savoureuse battle de punchlines bien sales mais hautement poétiques, on se surprend à éprouver une empathie soudaine pour ce frigo voué à être éternellement froid, anti-héros dont la solitude résonne comme une humanité certaine.

Image: Yves (Copyright Ecce Films) et Toy Story 4 (Disney)

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