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Festival de Locarno : 5 films vus et aimés

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La 72e édition du festival de Locarno, première sous la direction artistique de Lili Hinstin, s’est achevée avec le Léopard d’or remis au sombre et entêtant Vitalina Varela de Pedro Costa. On s’y est arrêtés trois jours durant et, si l’on n’a bien sûr pas pu tout voir, cela a suffi pour se rendre compte du caractère aventureux et défricheur de cette sélection. On a retenu cinq beaux films, toutes sections confondues.

Vitalina Varela de Pedro Costa (Compétition internationale, Léopard d’or et prix d’interprétation féminine)

On n’est pas près d’oublier le visage grave de Vitalina Varela, héroïne du sublime dernier film de Pedro Costa qui s’inspire de la vie de son actrice principale. Cette Capverdienne arrive dans un bidonville de Lisbonne pour rejoindre son mari. Lui l’a abandonnée il y a deux décennies pour venir travailler au Portugal. Elle le retrouve mort, depuis trois jours seulement. On lui dit qu’il n’y a rien ici pour elle, là où d’autres immigrés peinent déjà tant à vivre. Mais qu’importe, elle refuse de partir, elle juge que c’est son droit de rester après une vie à attendre dans sa ferme décatie… Les plans baignés d’un clair obscur sidérant soulignent la maigreur des corps errant comme des spectres, autant qu’ils troublent la géographie d’un bidonville suffocant, filmé comme un espace mental désolé, en ruines, qui paraît s’étendre à l’infini. Dans ces ténèbres, le regard hypnotisant de Vitalina Varela luit alors d’une dignité sans faille.

Les Enfants d’Isadora de Damien Manivel (Compétition internationale, Léopard de la mise en scène)

Damien Manivel (Un Jeune poèteLe ParcTakara – la nuit où j’ai nagé) consacre un film fascinant au solo de danse Mother, que la danseuse américaine Isadora Duncan créa après la mort accidentelle de ses deux enfants en 1913. Le réalisateur capte la façon dont quatre femmes reprennent cette chorégraphie et s’approprient l’histoire terrible de Duncan. Leurs mouvements à la fois doux et heurtés sont figurés comme des énigmes: les personnages tentent de comprendre pourquoi ce solo les bouscule, les révèlent autrement. Dans chacun de leurs tressaillements, entre leurs postures fuyantes, on devine alors un secret qui n’appartient qu’à elles. Peu de films sondent aussi délicatement tout ce que la danse porte comme mystère.

Arguments d’Olivier Zabat (Hors compétion)

Des personnes qui entendent des voix forment un groupe de parole pour faire face à la violence d’une société qui les marginalise. La brutalité de l’institution psychiatrique est directement visée par les protagonistes, qui expriment par exemple leur rejet de l’isolement thérapeutique. Dans ce documentaire tourné en Angleterre, la trajectoire de ces «entendeurs de voix» est montrée comme un combat minoritaire. Le cinéaste Olivier Zabat insiste sur leur faculté à prendre soin les uns des autres : à plusieurs, partageant leur expérience commune, ils peuvent maîtriser ces voix de personnalités imaginaires qui empoisonnent leur vie, par exemple à travers des ateliers d’écriture ou des sessions d’enregistrement radiophoniques par lesquels ils conjurent la dureté de leur quotidien. Plutôt que de catégoriser ces personnes comme sujettes à des troubles mentaux, Zabat porte ainsi un regard empathique sur une communauté combative et solidaire.

Felix In Wonderland de Marie Losier (Hors compétition)

Après le dément Cassandro, The Exotico!, la cinéaste Marie Losier (qui réalise des films sur ses amis artistes comme les frères Kuchar, Guy Maddin, Peaches…) fait le portrait fantasque du musicien allemand Felix Kubin, porté sur sur les sons bizarroïdes – on le voit enregistrer le bruit liquide d’un micro dans la gueule d’un chien ou le ronronnement des générateurs électriques. En agrégeant son imaginaire dada et bariolé à celui de l’artiste électro illuminé, la réalisatrice compose un réjouissant manifeste pour le brouhaha – qu’on fait avec les bruits, qu’on fait avec les films. Felix Kubin nous apprend à aimer la dissonance quand Marie Losier donne une traduction visuelle bricolée à ses sons déviants. Elle emmène Kubin dans l’espace, là où justement il n’y a aucun son. On décolle alors en imaginant tout ce que cet artiste génial pourrait faire de ce silence.

143 rue du désert d’Hassen Ferhani (Compétition Cinéastes du présent, prix du meilleur réalisateur émergent)

Malika tient un petit café perdu en plein Sahara, côté Algérie. Mais elle n’est pas seule : garante de la sociabilité dans cette zone reculée, elle écoute les épanchements de ceux qui passent par-là, habitués ou voyageurs. Elle-même se livre peu sur sa vie et, à mesure que le documentariste Hassen Ferhani (Dans ma tête un rond point) filme les conversations a priori légères et enjouées avec ses hôtes, on parvient tout de même à attraper quelques confidences sur ses blessures, sur ses appréhensions aussi. Parmi celles-ci, l’arrivée d’un nouveau voisin, qui vient installer une station de gaz près de son commerce et qui pourrait lui faire de l’ombre… Ferhani sait donner une ampleur mythique à ce sympathique personnage.  On songe ainsi parfois au dernier plan de La Prisonnière du désert de John Ford dans lequel on voyait John Wayne s’éloigner dans le désert vers sa propre solitude. Comme dans cette fin de film iconique, Ferhani filme la vieille dame à travers des cadres de portes ou de fenêtres donnant sur un avenir incertain.

Palmarès complet

Compétition internationale

Léopard d’or : Vitalina Varela de Pedro Costa
Prix spécial du jury : Height of the Wave de Park Jung-Bum
Prix de la mise en scène : Les Enfants d’Isadora de Damien Manivel
Prix d’interprétation féminine : Vitalina Varela pour Vitalina Varela
Prix d’interprétation masculine : Regis Myrupu pour A Febre
Mentions spéciales : Maternal de Maura Delpero et The Science of Fictions de Yosep Anggi Noen

Compétition Cinéastes du Présent

Léopard d’or : Nafi’s Father de Mamadou Dia
Prix du réalisateur émergent : 143, rue du Désert de Hassen Ferhani
Prix spécial du jury : Ivana the Terrible de Ivana Mladenović
Mention spéciale : Andrea de Luka Zimmerman & Adrian Jackson

Prix Moving Ahead : The Giverny Document de Ja’Tovia M. Gary

Prix du court métrage : Black Sun de Arda Çiltepe

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