Détenteur de deux Oscars (pour Titanic et Hugo Cabret), collaborateur de James Cameron, Martin Scorsese ou Jon Favreau (pour Le Livre de la jungle, ce mois-ci sur les écrans français), Rob Legato continue de défricher la terra incognita de l’imagerie numérique et du tournage virtuel.


Qu’elle semble loin l’époque où les trucages visuels conçus par Rob Legato pour Entretien avec un vampire ou Apollo 13 n’altéraient qu’une poignée de minutes de ces films. En un quart de siècle, l’impact de son travail sur les longs métrages s’est accru de façon exponentielle, comme en atteste son dernier projet en date, Le Livre de la jungle de Jon Favreau. « Tous les plans du film comportent des effets spéciaux visuels puisque, à l’exception de l’interprète de Mowgli, Neel Sethi, rien n’a été filmé. Autrement dit, tous les animaux – mais aussi chaque brin d’herbe, chaque grain de pollen – ont été créés numériquement. » C’est que la nouvelle adaptation du roman de Rudyard Kipling embrasse pleinement la révolution numérique, un bouleversement auquel Rob Legato n’est pas étranger, notamment de par sa participation aux films de James Cameron (il a mis en place la structure de tournage d’Avatar) ou à ceux de Martin Scorsese (il a initié ce dernier aux vertus des outils digitaux sur Aviator). « Jim [Cameron, ndlr] veut tout faire lui-même et est très au fait de toutes les nouveautés. Marty [Scorsese, ndlr], par contre, aime déléguer et se reposer sur ses collaborateurs. Jon [Favreau, ndlr], quant à lui, reste un comédien dans l’âme. D’ailleurs, les animateurs l’ont filmé pour définir les mouvements de certains personnages, l’ours en particulier. Bref, ces réalisateurs ont chacun une sensibilité différente à laquelle je dois m’adapter. »

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L’ART ET LA MACHINE

Cette capacité d’adaptation est précisément l’une des clés de sa réussite. Car, à mesure des progrès de l’informatique, il lui faut constamment repenser sa façon de fabriquer les films, sans perdre dans ce chamboulement les vertus des grands chefs de poste – comme le directeur de la photographie du Livre de la jungle, Bill Pope. « Il était hors de question que l’on se passe du sens du cadre et de l’œil de Bill Pope. Alors, pour exploiter ses aptitudes, nous l’avons plongé dans les décors numériques grâce à une caméra virtuelle, un appareil qui ressemble à une petite caméra, mais qui ne filme pas. Celle-ci est reliée à un ordinateur, et tous ses mouvements sont reproduits à l’identique dans notre décor virtuel. Bill peut donc manipuler la caméra pour cadrer, mais également éclairer ce décor en le modifiant en temps réel. À ce stade, l’image s’apparente à celle d’un jeu vidéo, mais on a déjà une très bonne idée de ce que donnera le résultat final. L’un des avantages de cette technique, c’est que Bill et Jon pouvaient affiner aussi longtemps qu’ils le voulaient leurs cadres, et qu’ils ont même pu monter le film avant que la moindre image ne soit tournée. Notre objectif, c’est d’asservir l’ordinateur au savoir-faire des artistes du cinéma. » Et comme pour Gravity, ce brouillon du film a permis d’optimiser la seule partie réellement tournée du Livre de la jungle. « La société londonienne MPC s’est servie de ce brouillon pour nous indiquer comment éclairer le fond bleu sur lequel nous allions filmer le jeune acteur, pour l’incruster ensuite dans le décor numérique. La lumière était l’élément clé de la réussite du trucage : si l’éclairage était correct, nous n’allions pas avoir de grandes difficultés pour donner l’impression que le comédien évoluait vraiment dans la jungle. »

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LE VRAI DU FAUX

Cette section de tournage bouclée, une armée d’infographistes s’est chargée de créer l’univers et les animaux qui peuplent le reste de l’écran. « Pour éviter que les images n’aient l’air artificielles, il ne fallait pas que tout soit idéalisé. Par exemple, nous ne voulions pas avoir des cieux magnifiques sur chaque plan, ils sont parfois tristement blanchâtres. » Et même l’unique personnage réel du film ne fut pas épargné par les infographistes. « Sur certains plans, Neel est lui-même numérique. Parfois parce que son personnage devait effectuer des actions trop dangereuses, et d’autres fois parce que le tournage était terminé et que Jon Favreau avait besoin d’un nouveau plan. Sur certaines images, il est impossible de déceler la supercherie. » Il est donc permis de se demander s’il n’aurait pas été plus simple de concevoir l’intégralité du film en image de synthèse. « On y a très sérieusement pensé, admet Legato, mais c’est encore un peu tôt pour faire un humain numérique totalement photoréaliste. Mais ce jour est imminent, je vous le garantis. Nous allons très rapidement concevoir des personnages qui feront réels, et qui d’ailleurs seront réels, dans le sens où ce sont de “vrais gens” qui sont au centre de tout ce processus. » Car Legato a à cœur de rappeler que, selon lui, les préjugés sur la déshumanisation de l’image numérique sont absurdes : « C’est l’humain qui est au cœur de notre métier. L’ordinateur, lui, ne fait rien tout seul, pas plus qu’un piano sans musicien. Il faut des artistes pour créer les décors, des animateurs de génie pour faire bouger les créatures, et des comédiens pour donner vie aux personnages. Et ça, ça ne changera jamais. »

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Le Livre de la jungle
de Jon Favreau (1h36)
sortie le 13 avril