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ENTRETIEN: Monia Chokri nous parle de « La Femme de mon frère »

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Avec La Femme de mon frère, montré dans la section Un certain regard à Cannes en mai, l’actrice et cinéaste québécoise Monia Chokri – repérée dans Les Amours imaginaires de Xavier Dolan en 2010 – signe un premier long métrage enlevé. Elle y tire le portrait de Sophia (la révélation Anne-Élisabeth Bossé), trentenaire thésarde sans emploi et cynique qui déprime depuis que son frère adoré, Karim, est tombé dans les bras de sa propre gynéco. Mêlant échanges mordants et élans de spleen, son film dense saisit habilement les affres d’un âge charnière –  qui l’est aussi pour elle. Rencontre.

En France, on connaît votre visage, mais on ne sait rien de vous. D’où venez-vous?

Je suis sortie du conservatoire d’art dramatique de Montréal à 23 ans. J’ai joué dans des pièces de théâtre, des courts métrages, puis j’ai décroché un petit rôle dans L’Âge des ténèbres de Denys Arcand [sorti en 2007, ndlr]. Ma carrière d’actrice a vraiment débuté grâce à mon rôle dans Les Amours imaginaires.

Trois ans après le film de Xavier Dolan, vous avez écrit et réalisé le court métrage Quelqu’un d’extraordinaire, sur une trentenaire qui veut se reconstruire après un black-out. Comment avez-vous vécu ce changement de casquette?

Bien, parce que j’ai suffisamment pris mon temps. Le temps de l’écriture, en fait. Le scénario de La Femme de mon frère a nécessité cinq ans de travail. Ça peut paraître long, mais, comme je suis assez monomaniaque, je n’arrivais à écrire qu’en hiver. Le reste du temps, je tournais dans des films et je laissais en quelque sorte dormir le mien.

Votre frère apparaît dans la scène finale, où vous réunissez des frères et sœurs sur des barques au milieu d’un lac. Votre relation vous a-t-elle inspirée pour le film?

Disons que je me suis appuyée sur un ressenti. Avec mon frère, on a eu ce côté adulescent, on était toujours dans notre bulle. Mais quand il est tombé amoureux, il a transféré dans cette histoire des gestes qui nous appartenaient. Là, j’ai eu un sentiment d’abandon profond, que j’ai voulu retranscrire dans le film.

Dans la première partie, Sophia et Karim sont inséparables. Comment avez-vous travaillé cette idée de fusion dans la mise en scène?

Pendant le tournage, avec la chef op Josée Deshaies [qui a notamment travaillé sur L’Apollonide de Bertrand Bonello et sur le court de Monia Chokri, ndlr], on s’est donné une règle : jusqu’au moment où il part pour son premier date avec Éloïse, Karim devait toujours être dans le même cadre que Sophia. Passé le rendez-vous, il ne devait plus jamais l’être. Pour la scène de la patinoire, où il y a un rapport de force qui s’opère entre les deux, j’ai voulu, au montage, faire quelque chose de très hachuré, pour qu’on sente que Karim prend le pouvoir : il est en pleine maîtrise et n’est jamais là où l’attend, ce qui fragilise Sophia.

Le concept d’atome est très présent,

aussi bien dans les dialogues que dans les contacts physiques entre les personnages, qui s’aimantent. Est-ce une manière de symboliser la complexité des rapports humains?

Totalement. Je suis fascinée par la physique quantique. Ce sont des théories qui me semblent très apaisantes, parce qu’elles attirent le regard sur ce qui est plus grand que nous. Finalement, ça montre qu’on est tous issus de la même souche. Et s’il y a un thème central dans mon film, c’est l’identité. Notre rapport en tant que société à cette question m’inquiète énormément. Il y a ce rejet de l’étranger qui m’effraie, d’autant que je suis moi-même une enfant d’immigré [son père, prof d’arts plastiques, est tunisien, ndlr].

Le film révèle le talent d’Anne-Élisabeth Bossé, aperçue chez Xavier Dolan (Les Amours imaginaires, Laurence Anyways) et dans votre court, mais qui a pour la première fois un rôle principal. Pourquoi l’avoir choisie?

Elle a une émotivité à fleur de peau qui convient parfaitement à Sophia, qui régresse progressivement dans le film : elle passe du statut d’universitaire à chômeuse, retombe dans l’adolescence, puis la préadolescence, l’enfance, jusqu’à redevenir bébé dans les bras de son père. Et puis Anne-Élisabeth, qui est une grande comique chez nous au Québec, attire naturellement la sympathie, ce qui fait qu’on peut lui faire dire des choses odieuses.

Vous maniez d’ailleurs subtilement l’art de la gêne. Sophia a un humour pince-sans-rire, un peu comme Daria, l’héroïne de la série d’animation de MTV.

C’est vrai. Ce n’est pas une référence consciente, mais j’adore le personnage de Daria, parce qu’elle n’est pas du tout dans la séduction. Après, contrairement à elle, Sophia a la maladresse d’un Pierre Richard. Concernant l’atmosphère gênante, j’ai pensé à Larry et son nombril [une sitcom américaine créée par Larry David, qui suit les péripéties d’un producteur égocentrique à l’humour ravageur, ndlr].

Sophia est cinglante et elle rejette d’abord le romantisme. Vous trouvez qu’il y a un certain cynisme dans la jeunesse contemporaine?

Je ne sais pas, mais je crois que les jeunes évoluent de manière plus rapide dans leur pensée. Si on écoute Angèle, qui a la même popularité de nos jours que France Gall dans les années 1960, on sent que les adolescents sont plus engagés, plus durs. Ils parlent plus vite, pensent plus vite et, quelque part, s’ennuient aussi plus vite.

Dans un flash-back intense, vous revenez sur le flirt de Sophia avec une fille qu’elle rencontre lors d’une soirée. Qu’est-ce que vous vouliez raconter à travers cette parenthèse?

J’ai voulu créer pour Sophia un alter ego androgyne, que j’ai imaginé comme une évocation féminine de Kurt Cobain. Quand on voit cette fille de passage couchée par terre avec des lunettes blanches rondes, c’est en écho à l’affiche de Last Days de Gus Van Sant [sur les derniers jours du leadeur de Nirvana, ndlr]. Cobain, pour moi, c’est l’incarnation de mon adolescence. Je devais avoir 12-13 ans quand il est mort, et ça a été un choc. J’ai transposé ça au moment clé où Sophia, redevenue ado, fait face à la réalité.

Les couleurs, le découpage très vif, l’amour du bon mot… Votre film fait penser à ceux de la Nouvelle Vague. Y a-t-il des œuvres qui vous ont inspirée?

Outre le cinéma d’Agnès Varda, qui m’a marquée, je suis surtout influencée par les cinéastes du cinéma direct [un mouvement cinématographique québécois, états-uniens et français des années 1960, ndlr] comme Claude Jutra avec À tout prendre. On est en 1963 et le mec parle d’homosexualité, d’amour ouvert, de rapports amoureux entre ethnies différentes… [Mort en 1986, le cinéaste est accusé de pédophilie depuis 2016. Début juin, Monia Chokri a précisé au quotidien québécois La Presse :« Je sais que c’est délicat de choisir ce réalisateur, mais je veux défendre ce cinéma très libre et intelligent », ndlr.]

Quel regard portez-vous sur le cinéma québécois actuel?

Je le trouve très vivant. Quand l’O.N.F. [l’Office national du film du Canada, qui a notamment contribué à développer le cinéma direct, ndlr] a périclité, il y a eu une perte de liberté liée à la préoccupation de l’argent. Ce qui est génial, c’est qu’on est revenus à un système où les financiers de l’État n’exigent rien. Ils n’en ont rien à faire du casting, mais jugent à partir du scénario. Ça favorise l’émergence d’auteurs comme Xavier Dolan, Jérémy Comte [réalisateur du court métrage Fauve, nommé aux Oscar en 2019, ndlr] et Robin Aubert [Les Affamés, 2017, dans lequel joue Monia Chokri, ndlr]. La relève est là.

La Femme de mon frère de Monia Chokri, Memento Films (1 h 57), sortie le 26 juin.
PHOTOGRAPHIE : JAMES WESTON

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