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Cannes: Les frères Dardenne nous parlent du « Jeune Ahmed », prix de la mise en scène

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Avec Le Jeune Ahmed, Jean-Pierre et Luc Dardenne placent un huitième film consécutif en Compétition à Cannes et traitent pour la première fois de radicalisation islamiste. En suivant les pas d’un garçon de 13 ans pris dans l’engrenage du fanatisme, les frères belges aux deux Palmes d’or (Rosetta en 1999, L’Enfant en 2005) signent un drame intense qui prolonge leur art du suspense naturaliste et rend plus complexe que jamais la question de l’empathie pour le personnage. Rencontre.

Comment ce personnage de jeune fanatique vous est-il venu?

Luc Dardenne: Il s’est présenté à nous comme un enfant. On a d’emblée pensé à quelqu’un de très jeune, qui serait malléable et naïf et prendrait pour argent comptant tout ce que lui dit son séducteur, cet imam radical. Ahmed entretient avec lui un rapport d’idéalisation et le voit comme un père, un mentor, un guide. On voulait montrer comment le fanatisme fonctionne, comment il utilise un garçon qui se trouve à l’âge où les idéaux sont très forts. Dans le scénario, on a cherché à éviter les interprétations sociologiques ou économiques de la vie de ce garçon pour mieux se concentrer sur la question religieuse et observer à quel point Ahmed est en recherche de pureté, sans forcément expliquer comment il en est arrivé à être endoctriné.

Pourquoi avoir choisi le jeune Idir Ben Addi pour jouer Ahmed?

Jean-Pierre Dardenne: Après avoir rencontré plusieurs garçons, on s’est dit qu’il serait intéressant que l’acteur ait l’air d’un intellectuel, d’un bon élève, et non pas d’un jeune voyou; aussi pour échapper à ce débat qui n’est pas vraiment le nôtre – mais qu’il y a davantage en France – sur le marquage social, qui surdéterminerait en permanence les actes des gens. En limitant le déterminisme social, le film peut devenir véritablement politique, au sens où il traite uniquement de rapports de séduction et de domination.


Le Jeune Ahmed, Copyright Christine Plenus

La question de l’empathie vis-à-vis du héros se pose forcément. Comment gérer l’implication du spectateur dans un tel récit?

L.D.: On s’est dit qu’Ahmed devait apparaître de manière double pour le spectateur. S’il désire tuer, s’il pense que la société se divise entre les bons musulmans et les mécréants, c’est qu’il est dans une vision faussée. Le spectateur voit bien que le héros se trompe, et va donc espérer tout au long du film qu’il redevienne un enfant; exactement comme sa mère, qui lui dit à un moment: «J’aimerais tellement que tu redeviennes comme tu étais avant.» Le personnage n’est en quelque sorte pas fini, il est en pleine croissance, et il pourra peut-être échapper ainsi à son destin dramatique. Mais il est aussi celui qui croit dur comme fer aux paroles fanatiques – il y croit même davantage que son imam – et qui veut passer à l’action. C’est intéressant de filmer ce double jeu.
J.-P.D.: On redoutait aussi de donner l’impression que l’on recopie la réalité. Si on avait choisi des personnages plus âgés, on aurait été dans une sorte de reproduction de la violence djihadiste, on serait dans le cinéma de sujet. Mais ce gamin, parce qu’il est encore ouvert et en construction, peut potentiellement entrer en interaction avec tous ceux qui vont l’accompagner et essayer de le faire changer d’avis. Le spectateur est alors concerné, car la question majeure consiste à savoir si ce garçon pourra sortir ou non de son fanatisme.

D’où ce choix de dépeindre un djihad à échelle réduite? Ahmed tente d’attaquer une seule personne, de manière très artisanale et maladroite.

L.D.: Oui, c’est un djihad en vase clos, en petit cercle. C’est à la personne à qui il doit peut-être le plus, et qu’il aime probablement comme une seconde mère, qu’il s’attaque finalement. C’est terrible. Et cette professeure est musulmane, comme lui, même si elle n’a pas la même interprétation du Coran. Cette sensation de proximité provient aussi de notre propre expérience. Mon frère et moi, à Liège et à Bruxelles, avons été dans les années 1990 professeurs de français et de mathématiques dans des écoles de devoirs [structures associatives d’accompagnement et de soutien scolaire, animées en grande partie par des bénévoles, ndlr]. On n’a évidemment pas connu cette violence meurtrière, mais certaines situations étaient conflictuelles et ont inspiré le film. Quand un enfant, vers ses 11 ou 12 ans, commençait à s’enfermer dans la formation religieuse, il changeait soudain et entrait dans un conflit de loyauté très complexe. On ne pouvait dès lors plus discuter avec lui de questions religieuses car on ne représentait plus l’autorité.

Vous maniez, comme souvent, un suspense haletant, dans lequel l’obsession meurtrière d’Ahmed semble aussi souligner l’inefficacité des centres fermés, lorsque le héros y est envoyé.

J.-P.D. : Il fallait qu’on prenne le fanatisme de ce garçon au sérieux. Ce ne sont pas seulement des bouffées délirantes, il y a au fond de lui un noyau dur très difficile à percer. On s’est dit que la seule manière de le faire sortir de son fanatisme serait sans doute de le faire redescendre sur terre. Et qu’il retrouve d’une certaine façon le contact de son corps. Les autres possibilités nous paraissaient insuffisantes. On ne cherche donc pas à dire que les centres fermés sont inutiles, on ne fait pas leur procès, mais ça nous intéressait d’explorer comment libérer un ado dont les convictions ne semblent pouvoir être ébranlées ni par la patience des éducateurs ni par les jeux amoureux de la jeune Louise.
L.D.: L’élément compliqué avec le fanatisme est qu’il pense faire le bien, quitte pour cela à faire mal et à tuer. Il est extrêmement difficile de troubler quelqu’un dans sa croyance. Nous avons discuté avec des spécialistes de la déradicalisation et des psychanalystes et en avons conclu qu’extraire Ahmed de son dogme idéologique n’était possible qu’en le faisant tomber brutalement de sa croyance.


Le Jeune Ahmed, Copyright Christine Plenus

Le film représente essentiellement l’institution religieuse par le biais de l’imam radical. Ne craigniez-vous pas d’alimenter certains raccourcis?

J.-P.D.: Le fanatisme religieux est également chrétien ou juif. Il concerne toutes les idéologies qui ont un absolu. Mais on a ici tenté de réagir à des images auxquelles nous avons été confrontés dans une actualité plus ou moins récente. Le meurtre par décapitation du journaliste Daniel Pearl en 2002 a, par exemple, été un moment marquant dans l’histoire de la violence des images. Il nous a fallu du temps pour appréhender cela. On voulait comprendre ce sentiment qui pousse les fanatiques à se sentir supérieurs à autrui au point de s’autoriser à tuer. Notre mise en scène a ainsi constamment cherché à perturber cette volonté de pureté par les mouvements de la vie. On a fait en sorte, notamment dans le travail avec les comédiens, que la vitalité puisse émerger.
L.D.: Il fallait créer des images de vie à partir d’une idéologie qui prône la mort. Le discours de l’imam est mortifère, il pousse Ahmed vers une admiration morbide de son cousin martyr. On ne réduit évidemment pas l’islam à ça, mais on prend la religion dans cette dimension qu’elle a de pouvoir retirer la vie et empêcher le contact. Et on raconte en définitive comment les élans vitaux seront toujours plus précieux que les idéologies absolutistes.

Le Jeune Ahmed de Jean-Pierre et Luc Dardenne, Diaphana (1h24), sortie le 22 mai.
Image d’ouverture: Copyright Christine Plenus

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