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ENTRETIEN CROISÉ : Zahia Dehar et Rebecca Zlotowski pour « Une Fille Facile »

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Avec Une fille facile, sensation de la dernière Quinzaine des réalisateurs, Rebecca Zlotowski (Belle épine, Grand central) offre à la gracieuse Zahia Dehar, ancienne escort-girl devenue mannequin et créatrice de lingerie, un époustouflant premier rôle au cinéma – celui de Sofia, une Parisienne douce et voluptueuse qui, le temps d’un été chez sa jeune cousine à Cannes, fait valser les clichés. Sur la terrasse ensoleillée d’un grand hôtel parisien, la réalisatrice et l’actrice nous ont raconté leur coup de foudre artistique, leur rapport aux féminités et comment elles explorent les mythes que l’on y associe.

Comment vous êtes-vous découvertes l’une et l’autre?

Rebecca Zlotowski : J’avais repéré Zahia, dont j’aimais l’allure, le parcours de transfuge social. Mais, à ma grande surprise, c’est elle qui m’a contactée sur Instagram.
Zahia Dehar: J’étais fan de son film Grand central, et il y avait quelque chose dans son visage qui me plaisait. 

R.Z.: Je songeais à faire un film d’été autour de deux jeunes michetonneuses, mais rien de précis. Ma rencontre avec Zahia a été déterminante pour l’écriture du film, sur laquelle on a toutes les deux travaillé. (Elle se tourne vers Zahia.) La scène où Sofia explique à sa cousine Naïma qu’avant un rencard autour d’un dîner il faut manger pour être pleinement attentive, ça vient de toi, par exemple.

Sofia initie aussi sa cousine à l’empowerment des femmes. Quelles lectures sur le sujet vous ont particulièrement touchées ?

Z.D. : Surtout celle de Grisélidis Réal, une artiste peintre, autrice et prostituée. À sa mort, elle a insisté pour que sur l’épitaphe de sa tombe on n’indique pas seulement « écrivaine et artiste », mais aussi «prostituée ». J’adore cette phrase, dans Le noir est une couleur [publié en 1974, ndlr], où elle dit: «La prostitution est un acte révolutionnaire.»

Dans le film, le corps de Sofia est filmé comme une œuvre d’art: sous différentes lumières, à plusieurs échelles, parfois longé par la caméra comme une surface mystérieuse. Considérez-vous le corps comme une matière artistique?

Z.D. : Oui. J’ai posé plusieurs fois pour les artistes Pierre et Gilles, je trouve que leur regard sur le corps est fantastique. J’ai toujours voulu jouer avec le mien, prendre des poses particulières. J’ai très longtemps eu un côté exhibitionniste. Petite, je cherchais déjà à attirer l’attention.
R.Z. : L’idée du corps comme matière compte, mais je ne voulais surtout pas réduire le personnage de Sofia à son physique spectaculaire, même s’il est fascinant. Je voulais raconter son intériorité.

Comment avez-vous discuté ensemble de la façon de filmer votre corps, Zahia? Y avait-il des limites à ne pas franchir ?

Z.D. : Aucune! J’avais totalement confiance en Rebecca et en son sens de la mise en scène.

Dans les scènes de sexe, le corps de l’homme est filmé comme celui de la femme, et la jouissance féminine est montrée sans fausse pudeur. Vous vouliez faire exploser certaines barrières dans la représentation du plaisir féminin?

R.Z. : Oui, parce qu’on sent que, au cinéma, l’époque du code Hays [un code de censure appliqué de 1934 à 1966 à Hollywood, qui interdisait notamment la nudité à l’écran, ndlr] n’est pas encore révolue, et que c’est encore rare de voir des hommes attentifs au désir féminin. C’est pour ça qu’en postproduction j’ai retravaillé le son de la scène de sexe où Andrès [joué par Nino Lopes, ndlr] demande à Sofia ce qu’elle a envie qu’il lui fasse, pour qu’on entende bien sa question.

Zahia, par votre allure et votre diction, on vous compare souvent à Brigitte Bardot; vous semblez attachée à l’esthétique des années 1960-1970. Qu’est-ce qui vous fascine dans cette période?

Z.D. : Je crois que c’est parce qu’on en garde une image de grande liberté, d’hédonisme.
R.Z. : C’est une période qu’on ne doit pas non plus idéaliser. Les femmes subissaient la misogynie, mais en même temps elles ont conquis une certaine liberté. Dans le film, on réutilise ces mythes avec un regard très contemporain.

La force de Sofia, c’est aussi d’assumer son côté léger. Elle fait penser aux héroïnes de Jacques Rozier dans Du côté d’Orouët, notamment quand elle feuillette avec sa cousine des magazines féminins. Était-ce une référence?

R.Z. : Oui. Il y a aussi Adieu Philippine du même réalisateur, un film d’été très libre… En parlant de magazines féminins, je me souviens que je lisais beaucoup 20 ans quand j’étais ado. J’ai perdu ma mère tôt et ma sœur – à raison – n’a pas cherché à la remplacer. C’est à travers ces magazines que j’ai construit ma féminité. Mais l’idée de la scène où Naïma et Sofia lisent le courrier d’une lectrice qui s’interroge sur le fait de ne pas tomber amoureuse vient principalement de toi, Zahia.
Z.D. : C’est vrai. J’aimais l’écho entre ce texte « antiromantique » et le personnage de Sofia, qui ne cherche pas du tout l’amour. 

Zahia, dans une interview à Première, vous avez dit ne pas supporter la «dictature du bonheur ». Qu’entendez-vous par là?

Z.D. : C’est un ressenti que j’ai. Dans notre société, il n’y a pas de place pour la tristesse, on est dans l’obligation de sourire de tout. Je m’oppose à ça, je voudrais qu’on puisse vivre nos émotions, positives ou négatives, ouvertement.

Dans le film, plutôt que de les nier, votre personnage se réapproprie positivement les clichés et les insultes misogynes, notamment le mot «pute».

Z. D. : Oui, et j’essaie de faire la même chose dans la vie. Je pense que ce mot enferme les femmes. Et, en même temps, il n’est pas insultant en soi. Même jeune, je n’ai jamais compris pourquoi il était perçu négativement. C’est quoi, «pute » ? Ça renvoie à la prostitution. Et est-ce que la prostitution, c’est mal ? Non.
R.Z. : Et c’est bien plus varié qu’on ne le pense. La prostitution, ça ne se réduit pas à assouvir le désir de l’homme. Le désir féminin est aussi en jeu.
Z. D. : Je suis d’accord. On peut très bien imaginer une femme se prostituer un soir et payer un prostitué le lendemain pour son propre plaisir.
R.Z. : Mais c’est important de préciser que Sofia n’est pas une prostituée. Si j’avais voulu faire un film sur la prostitution, je ne t’aurais probablement pas contactée, tu m’évoques d’autres choses. En fait, on ne sait rien du métier de Sofia.
Z.D. : On sait seulement qu’elle a voulu librement quitter son milieu, explorer de nouvelles choses.

Il y a tout de même l’idée d’une tension entre classes. Naïma et son meilleur ami, Dodo [campé par «Riley » Lakhdar Dridi, ndlr], se traitent par exemple de charclos [«clochards » en verlan, ndlr]. Qu’est-ce que ces jeunes projettent de ce point de vue dans le personnage de Sofia, selon vous ?

R.Z. : Naïma et Dodo découvrent à travers elle qu’il y a des luttes à l’intérieur d’une même classe sociale. L’employé du yacht, par exemple, ne supporte pas de voir Naïma et Sofia passer l’entrée du bateau. Il y a un rejet virulent.
Z.D. : À l’inverse, Sofia n’a pas de rapport négatif à ça, elle n’a pas honte de ses origines et n’a pas de désir de revanche sociale.

À Cannes, on a aussi découvert le court métrage Plaisir fantôme de Morgan Simon, qui désamorce certains clichés, mais ici sur les actrices porno. Vous sentez un intérêt croissant du cinéma d’auteur français pour les figures féminines traditionnellement méprisées par la société?

R.Z. : Je ne l’ai pas vu, mais je sens que les choses bougent. Il y a urgence, notamment économique, pour le cinéma d’auteur à s’ouvrir à d’autres représentations, d’autres corps et d’autres récits.
Z.D. : Personnellement, je suis heureuse de voir qu’on prend de plus en plus en compte ces autres formes de féminités, attaquées parce que libres, qui ne sont pas moins intéressantes que celles qu’on a beaucoup vues jusque-là.

Une fille facile de Rebecca Zlotowski, Ad Vitam (1h31), sortie le 28 août
Images: Copyright Julien Torres / Les Films Velvet
Photographie: Paloma Pineda

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