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Entretien avec Richard Kelly pour la ressortie du culte Donnie Darko

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Un teen movie lynchéen réalisé à 25 ans (Donnie Darko, 2002, qui ressort en salles dans deux versions, dont le director’s cut inédit de 2004), une fresque d’anticipation délirante (Southland Tales, 2006, inédit en salles en France), un conte de science-fiction cruel (The Box, 2009), et puis… plus rien. Richard Kelly avait tout pour devenir un grand auteur populaire, mais le destin en a décidé autrement. Mal compris par la critique et l’industrie, ses trop rares films n’en ont pas moins imprégné l’inconscient collectif. On a fait le point avec l’Américain sur son étrange carrière, placée sous le signe du voyage dans le temps.

Donnie Darko a été un échec en salles, mais est depuis devenu culte. Vous voyez ce statut comme une malédiction ?

Je préfère penser le contraire. Bien sûr, j’aurais adoré que ce soit un carton immédiat – c’est ce que je souhaite pour tous mes films –, mais, quand un long métrage met quatre ou cinq ans à trouver son public, la récompense me semble encore plus belle. Ça veut dire qu’il est apprécié pour ses qualités propres. Donnie Darko doit son succès au bon vieux bouche à oreille.

C’est quand même ironique qu’un film qui parle de voyage dans le temps vous oblige à vous replonger sans cesse dans votre passé…

Oui, mais c’est un exercice intéressant. L’histoire se déroule en 1988, l’année où George Bush a succédé à Ronald Reagan. Une période plutôt innocente comparée à ce qu’on vit aujourd’hui sous le mandat de Donald Trump. Je pense que le film résonne différemment, peut-être mieux, dans cette période de grande tension et de crise culturelle.

Là où Donnie Darko était clairement en avance, c’est sur le revival eighties qu’on connaît depuis quelque temps…

Je repense souvent aux discussions que j’avais en l’an 2000 avec les financiers. «Pourquoi ton histoire se passe en 1988? Ça n’intéresse personne. Il faut parler du monde actuel!» Ils ne comprenaient pas mon attrait pour cette époque, ni la tonalité nostalgique que je voulais insuffler au film. En même temps, imaginez si je devais vendre une idée similaire en 2019 : «Alors, c’est un film d’époque qui se déroule en 2008…»

En effet.

Mais attendez, ce film existe déjà : c’est Southland Tales !

Celui-ci est moins un film culte qu’un film maudit: hué lors de sa présentation en Compétition à Cannes en 2006, démoli par la majorité des critiques, presque pas distribué en dehors des États-Unis…

C’est aussi celui que je chéris le plus. En mai dernier, on a ressorti des cartons la version cannoise [qui durait 2h40, contre 2h24 pour celle sortie en salles aux États-Unis, ndlr] et on l’a projetée devant une foule immense au 
Los Angeles County Museum of Art. Même si les effets spéciaux sont restés à l’état d’ébauche, j’ai été soufflé par l’enthousiasme du public. Rien à voir avec cette horrible projection cannoise de 2006 ! Les réactions ont été vraiment brutales… Je pense que les gens n’étaient pas prêts pour un film aussi étrange, avec sa construction kaléidoscopique, son casting de figures pop [on y trouve notamment Sarah Michelle Gellar et Justin Timberlake, ndlr] et son mélange d’humour et de politique. Les producteurs ne savaient pas quoi en faire. Avant même la projection, j’entendais murmurer dans les couloirs que ça allait être un désastre.

Ce film aussi résonne différemment depuis que Trump est au pouvoir. C’est presque comme si l’Amérique s’était modelée à son image.

Il faut se remettre dans le contexte 
post-11-Septembre dans lequel est né le scénario. À l’époque, je vivais à Venice Beach. Quand mon colocataire m’a annoncé qu’un avion s’était écrasé sur le World Trade Center, j’ai cru que la Troisième Guerre mondiale venait de commencer. Et je me suis mis à en imaginer les conséquences : dictature, État policier, crise de l’énergie, terrorisme Internet… L’obsession pour la célébrité prenait déjà des proportions inquiétantes – c’était l’époque de Paris Hilton, de Britney Spears, des débuts médiatiques de Kim Kardashian. Pourtant, même dans mes pires délires, je n’aurais pas osé imaginer que Trump deviendrait président. Si je pouvais voyager dans le temps pour m’informer de ce qui va advenir, mon moi de 2006 dirait à mon moi de 2019 d’aller se faire foutre.

Le voyage dans le temps est à la fois un motif de votre carrière et l’une de vos thématiques favorites. D’où vient cette obsession?

C’est la seule chose que l’être humain ne 
peut pas faire. On a marché sur la lune, 
on envoie des robots sur Mars, on finira par envoyer des gens sur d’autres planètes… toutes ces évolutions sont à peu près garanties. Mais est-ce qu’on va un jour voyager dans le temps ? Je ne crois pas. Pour moi, c’est le plus tentant des mystères, parce que, si ça devenait une réalité, toutes nos règles seraient réécrites.

Vous semblez avoir du mal à laisser vos films derrière vous. Quand vous ne les remontez pas, vous prolongez leur univers, en publiant un livre après Donnie Darko ou une série de romans graphiques autour de Southland Tales…

J’ai toujours considéré Southland Tales comme un projet beaucoup plus vaste, qui pourrait donner lieu à de multiples suites et prequels. Certaines œuvres ont vocation à s’étendre, et le contexte actuel est favorable à cela. Vous avez vu la nouvelle version des Huit Salopards que Quentin Tarantino a montée pour Netflix ? C’est une minisérie en quatre chapitres, avec plus de quarante minutes inédites. Et c’est encore mieux que le film original. Avec l’avènement du streaming, on est entré dans une ère de formes longues. La frontière entre cinéma et télévision est très poreuse, et nos habitudes de spectateurs évoluent à toute allure. Les gens ont du mal à rester assis dans un cinéma pendant deux heures sans pouvoir consulter leur portable. Notre capacité d’attention se réduit de plus en plus.

Vous entretenez un rapport compliqué avec l’industrie. Vos films nécessitent de gros budgets qui n’existent qu’à Hollywood, mais en même temps vous faites un cinéma d’auteur complexe.

J’aimerais trouver le moyen de réduire l’échelle de mes films, mais ça va à l’encontre de ma conception du cinéma. J’ai grandi avec les blockbusters de Steven Spielberg, de George Lucas, de Ridley Scott et de Robert Zemeckis. J’aime les grands décors, les grands studios, le grand spectacle conçu pour le grand écran. Les occasions de réaliser des films n’ont pas manqué depuis The Box, mais j’ai préféré rester sélectif et peaufiner mon écriture. Pour citer le poète Robert Frost, ou son homonyme imaginaire, le sénateur Bobby Frost de Southland Tales: « I have […] miles to go before I sleep, and miles to go before I sleep. » J’ai beaucoup de chemin à parcourir avant de me reposer», ndlr].

On peut donc s’attendre à de nombreux films signés Richard Kelly dans les prochaines années?

C’est mon vœu le plus cher.

Mais vous n’êtes pas autorisé à m’en parler.

Malheureusement non. Tout ce que je peux vous dire, c’est que les feux sont à l’orange. Si ça se trouve, pendant qu’on parle, j’ai reçu un message de mon agent et je vais devoir rentrer à Los Angeles sur le champ. En attendant, je dois garder la tête froide. Rien n’est plus imprévisible que l’industrie du cinéma.

PHOTOGRAPHIE : JAMES WESTON

: « Donnie Darko » de Richard Kelly,

Carlotta Films 
(1 h 53 | 2 h 14 pour le director’s cut),

ressortie le 24 juillet

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