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Cinéma entretien

Paul Verhoeven, Elle et lui

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Subversif, cruel et drôle, le cinéma de Paul Verhoeven n’a rien perdu de sa fougue. De retour en Compétition à Cannes, vingt-quatre ans après Basic Instinct, le réalisateur néerlandais de Turkish Délices, Starship Troopers ou Showgirls signe son premier film français, Elle, fascinant thriller SM porté par Isabelle Huppert. Victime d’un viol, Michèle, femme mystérieuse et autoritaire hantée par un lourd passé, débute un jeu dangereux avec son agresseur. Rencontre avec le cinéaste, attentif et malicieux.


Une des grandes réussites de vos films hollywoodiens, de RoboCop à Starship Troopers, c’est que vous posez sur l’Amérique le regard distancié d’un étranger. Qu’en est-il de ce premier film tourné en France ?
Je n’ai pas l’impression de poser un regard très critique sur la France… Disons que, d’un point de vue culturel, ça a été bien plus difficile pour moi de m’habituer aux États-Unis qu’à la France. J’ai vécu un an à Paris quand j’avais 17 ans, donc, quand j’ai commencé à travailler sur ce film, j’en connaissais bien plus sur la France que je n’en savais sur l’Amérique au moment de RoboCop. Je pense que l’ironie, ou disons la distance par rapport à la culture américaine qu’il y a dans mes films hollywoodiens, était aussi une manière pour moi de contourner les figures obligées des films de science–fiction, d’essayer d’élever le genre, qui est généralement assez ennuyeux et vide d’un point de vue philosophique. Je n’avais pas du tout ce sentiment pour Elle. Le livre « Oh… » de Philippe Djian, dont le film est adapté, me semblait très complet. Bien sûr, j’ai toujours tendance à ajouter un peu de légèreté et d’humour. Mais l’idée générale était de faire une adaptation plutôt fidèle du roman.

Le film revisite quand même le genre très français du drame bourgeois.
Je ne l’ai pas envisagé de cette façon. J’étais intéressé par la trame de thriller du livre – qui a violé Michèle ? est-ce quelqu’un qu’elle connaît ? Il y a un certain mystère, et aussi du suspense, de la tension, quand elle reçoit des menaces anonymes ou qu’elle trouve du sperme sur son couvre-lit… Mais, au-delà de tout ça, ce qui m’intéressait le plus, c’étaient les relations familiales, professionnelles et amicales de Michèle, qui permettaient de la raconter de façon très réaliste. On peut dire que c’est un milieu bourgeois, oui… Mais tous ces gens sont quand même assez extrêmes dans leurs paroles, leurs actes, leurs réactions… C’est ce qui fait d’eux de bons personnages de film.

 

Isabelle Huppert

 


Puisqu’on parle d’ironie, le personnage de Rebecca, la voisine bigote de Michèle, jouée par Virginie Efira, semble vous amuser particulièrement.

En effet ! On a beaucoup retravaillé ce personnage avec le scénariste, David Birke. Dans le livre, elle est catholique, mais elle est très en retrait. Avec Virginie Efira, l’idée était de prendre sa dévotion très au sérieux, ce qui la rend presque drôle. Ce qu’on a ajouté aussi, par rapport au livre, c’est qu’à la fin du film vous réalisez que Rebecca en sait bien plus sur son mari que ce qu’elle laissait croire. Disons que c’est une légère attaque envers le christianisme… On pourrait peut-être comparer ça aux révélations sur l’Église catholique et les prêtres pédophiles – c’est bien sûr très différent, mais il y a dans les deux cas une hypocrisie, une facilité à fermer les yeux, à planquer ce qui ne doit pas être su et ce dont on ne doit pas parler. Je ne sais pas si vous avez lu mon livre sur Jésus [Jésus de Nazareth (Aux forges de Vulcain), ndlr], mais il est aussi assez critique, il propose d’autres manières de considérer Jésus que celle proposée par le christianisme.

Où en est d’ailleurs votre projet d’adapter ce livre sur Jésus au cinéma ?
Je cherche encore une solution… J’ai essayé plusieurs fois de travailler avec des auteurs pour développer un scénario, mais je n’ai pas encore trouvé la bonne forme. J’en ai parlé longuement cette semaine avec mon producteur, Saïd Ben Saïd [qui a produit Elle, ndlr]. Je n’ai pas envie d’abandonner, mais on ne sait pas encore quelle direction on souhaite prendre pour ce film. J’ai beaucoup de respect pour L’Évangile selon saint Matthieu de Pier Paolo Pasolini, mais il suit fidèlement les Écritures, même s’il en fait une interprétation marxiste–léniniste. Or, pour moi, 70 % de ce qui est écrit dans l’Évangile n’est pas exact. Disons que je veux faire un film sur ces 70 %… Évidemment, ce n’est pas facile.

Vous parliez des différences entre ce qu’on montre et ce qu’on est vraiment. C’est une thématique récurrente dans votre cinéma : essayer d’approcher ce qui est caché.
L’ambiguïté, le fait de ne jamais rien affirmer, c’est ce que j’aime. Philosophiquement, je pense qu’on ne sait jamais vraiment rien. Il y a chez chacun des aspects qu’on ignore. Michèle, par exemple, n’est pas un personnage linéaire, on ne peut pas la cerner facilement. On ne sait pas ce qui la pousse à se lancer dans une relation sadomasochiste avec son violeur. Mais on l’accepte, sans doute en grande partie parce que c’est Isabelle Huppert qui joue le rôle, mais aussi parce qu’on sent que ça a quelque chose à voir avec ce qu’il s’est passé quand l’héroïne était petite. Pourtant, le film n’affirme rien, il se contente de montrer des choses, et c’est au public de les relier entre elles, ou pas. En tant que réalisateur, j’essaie de ne pas imposer mon point de vue, c’est plus intéressant artistiquement de laisser le spectateur choisir. Mais ça tient aussi à l’écriture de Philippe Djian, qui procède par allers–retours dans le temps, avec des blocs narratifs qui semblent d’abord distincts les uns des autres et finissent par s’imbriquer.

« À Cannes, où Basic Instinct était présenté, j’ai vu Sharon devenir une star en 24 heures. »

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Est-ce dans une même volonté de mettre au jour ce qui est caché que vous aimez mettre vos personnages littéralement à nu ? Le sexe est très présent dans vos films…
C’est une analyse possible. Il y a de la nudité dans beaucoup de mes films, c’est vrai. C’est en grande partie parce que j’adore le sexe, pour commencer – il y a certaines choses que vous ne pouvez exprimer et voir chez l’autre qu’à travers le sexe. Et quand les gens couchent ensemble – pas dans les films américains, mais dans la vie en général –, ils sont nus. Dans mon film Turkish Délices, en 1973, il y a une vraie légèreté dans la manière dont le sexe est abordé, les deux héros en ont une approche très joueuse. Ce n’est pas qu’ils s’aiment – peut-être que c’est le cas, mais ce n’est pas le sujet. Le sujet, c’est qu’ils s’éclatent au lit. J’ai toujours pensé qu’il n’est pas nécessaire d’aimer une personne pour coucher avec elle. On peut aimer sans sexe et on peut coucher sans amour. Mais, dans Elle, la nudité est très limitée.

Le film est peuplé de femmes déterminées et indépendantes : Michèle, mais aussi sa mère, sa belle-fille, sa meilleure amie, la nouvelle copine de son ex… C’est le cas de tous vos films, de Basic Instinct à Showgirls ou à Starship Troopers. Vous êtes conscient que c’est plutôt rare au cinéma ?
Oui, mais ce n’est pas réfléchi comme ça. Disons que dans la vie j’ai souvent constaté, pour ne pas dire toujours, que les femmes sont plus fortes et meilleures que les hommes. Ma femme, par exemple, est bien plus réfléchie et ouverte d’esprit que moi. Je pense qu’au début de ma carrière, dans mes films néerlandais, je m’intéressais davantage aux personnages masculins. J’avais peut-être besoin de me projeter dans un alter ego, par exemple Rutger Hauer dans Turkish Délices – un peu comme Federico Fellini avec Marcello Mastroiani. Ensuite, arrivé aux États-Unis, si on avance chronologiquement, RoboCop est un film très masculin, il n’y a presque que des mecs dans cette histoire. Même constat pour Total Recall avec Arnold Schwarzenegger. Le changement est arrivé avec Sharon Stone dans Basic Instinct. Mais, franchement, c’était un accident. Le personnage principal, c’était Michael Douglas, il n’y avait aucun doute là-dessus. Il était déjà choisi pour le rôle quand le producteur m’a proposé le film. J’ai en revanche imposé Sharon Stone contre tout le monde. Vraiment, personne n’en voulait, elle était considérée comme une actrice de seconde zone. Michael ne voulait absolument pas travailler avec elle. J’ai dû insister pendant des mois pour qu’il accepte de faire un essai, et finalement, après l’essai, il a accepté qu’elle ait le rôle. Ce qui s’est passé ensuite, c’est que tout le monde avait les yeux braqués sur Sharon, et pas sur lui. À Cannes, où le film était présenté en ouverture, j’ai vu Sharon devenir une star en 24 heures. Je n’avais jamais vu ça, c’était incroyable.

 

Isabelle Huppert et Laurent Lafitte

 


Comment avez-vous choisi de travailler avec Isabelle Huppert ?

C’est plutôt elle qui a accepté de travailler avec moi ! Elle était déjà intéressée par ce projet avant que je n’en fasse partie. Je l’ai ensuite rencontrée au Festival de Berlin pour en discuter. À cette époque, on était encore persuadés que ce serait un film américain, on travaillait avec le scénariste à adapter le livre au contexte d’une ville américaine, Boston ou Chicago. On a travaillé pendant trois ou quatre mois dans cette direction. Puis on a compris que faire ce film aux États-Unis ne serait pas possible, financièrement et artistiquement. Le matériau dramatique n’était pas, disons, assez positif… il était jugé trop immoral. Finalement, s’il y a eu intervention divine dans la fabrication de ce film, c’est bien là : dans la nécessité de le rapatrier en France, son pays d’origine. Mais je ne vous cache pas que ça a d’abord été la panique, surtout quand Saïd Ben Saïd m’a dit qu’il faudrait tourner en français.

On peine à croire que vous ayez des difficultés à financer vos films aux États-Unis après les succès que vous y avez obtenus.
Hollywood m’envoie beaucoup de scénarios, mais d’un genre que je n’aime plus, principalement de la science-fiction. Après presque dix ans à travailler à Hollywood sur des projets de ce type, plus ou moins caricaturaux, j’en ai eu marre. Même Basic Instinct, c’est une suite de situations franchement peu crédibles… Cela dit, je n’ai pas vraiment quitté Hollywood, puisque j’y vis toujours, et si on me proposait un projet vraiment intéressant, je le ferais. Mais pas une énième suite. Même les suites de mes propres films, j’ai refusé de les faire. Et j’en ai vraiment, vraiment, fini avec les effets spéciaux. Je veux du vrai jeu, de vrais décors, de vrais acteurs. Maintenant, je préfère ce genre de projet [il désigne une épaisse biographie de Jean Moulin posée sur la table basse devant lui, ndlr].

Vous préparez un film sur Jean Moulin ?
Oui, je travaille sur la Résistance. Je fais beaucoup de recherches sur l’année 1943, que les gens appelaient « l’année horrible » [en français, ndlr]. De janvier à juillet, c’est une période courte et très dense, et extrêmement controversée encore aujourd’hui : manœuvres politiques, trahisons… C’est passionnant !

Dans une interview aux Cahiers du cinéma, vous racontez avoir utilisé dans Elle un concerto pour piano de Sergueï Rachmaninov qu’on entend plusieurs fois dans Brève rencontre de David Lean. Il s’agit de la scène du dîner de famille…
Oui. Je suis un grand fan de David Lean. Aujourd’hui, je suis plus impressionné par Lawrence d’Arabie ou Le Docteur Jivago que par Brève rencontre, que je trouve un peu démodé… Surtout parce que pendant tout le film on se demande s’ils vont coucher ensemble ou pas, et que, finalement, ça n’arrive jamais. Mais c’est quelque chose que Lean a corrigé dans Le Docteur Jivago. S’il y a un film qui a su décrire comment un homme marié à une femme merveilleuse peut quand même tomber amoureux d’une autre, c’est bien celui-là. Il exprime ça tellement bien, c’est si beau… À la base, cette scène était prévue sans musique. Finalement il m’a semblé qu’il fallait contrebalancer la froideur de Michèle, la dureté de sa réaction face à sa mère, et toute l’atmosphère grinçante de ces gens réunis, avec cette jolie mélodie. (Il fredonne.)

Dans Elle, plusieurs scènes montrent Michèle dans l’agitation d’un groupe, par exemple dans l’open space de son entreprise de jeux vidéo. Dans Showgirls, vous filmiez de même la frénésie des coulisses du spectacle. Votre mise en scène aime le mouvement ?
Oui, j’aime beaucoup le mouvement. Le cinéma, c’est le mouvement ! François Truffaut l’a répété, je crois. Si vous regardez Les Quatre Cents Coups ou Jules et Jim, la caméra bouge sans arrêt. Ce film est encore tellement moderne aujourd’hui… Il a bien mieux vieilli qu’À bout de souffle, par exemple. C’est vrai que c’est particulièrement mouvant dans Showgirls, la caméra suit tout, mais c’est copié sur Fellini, hein. « C’est felliniesque » [en français, ndlr]. Saïd Ben Saïd compare Elle à Belle de jour de Luis Buñuel, avec cette femme qui s’ennuie… Mais, pour moi, le film est très lié à La Règle du jeu de Jean Renoir, que j’aime beaucoup. On y voit l’une des premières tentatives de faire tourner la caméra sur elle-même pour suivre les personnages dans leurs déplacements. Mais, au-delà du style, ce film est à la fois sérieux et drôle, et c’est ce à quoi j’aspirais. En tout cas, ce sont deux films français !


Elle
de Paul Verhoeven (2h10)
avec Isabelle Huppert, Laurent Lafitte
sortie le 25 mai 


 

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