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Cinéma Feu

Entretien avec Céline Sciamma : « Je veux juste qu’on arrête d’opposer le point de vue féminin au point de vue universel. »

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Céline Sciamma enrichit le cinéma français avec ses personnages qui luttent contre les assignations. Son sublime Portrait de la jeune fille en feu, dont l’histoire se déroule en 1770, ouvre le champ des représentations lesbiennes dans le film d’époque avec une histoire d’amour fou entre une peintre, Marianne (Noémie Merlant), et son modèle, Héloïse (Adèle Haenel), qui se refuse d’abord à son regard. Une fresque vertigineuse qui interroge la part des sentiments dans l’art et qui révèle la cinéaste comme l’une des formalistes les plus douées du cinéma français.

D’où vient cette envie, inédite chez vous, du film d’époque ?

J’avais envie de réaliser l’objet le plus contemporain possible. Et, paradoxalement, je pense que c’est pour ça que je me suis offert ce passé. J’avais le sentiment que ça allait m’autoriser à plus de liberté, de romanesque, de radicalité. Ça donnait du courage, je crois. Ce n’était pas non plus pour se cacher politiquement : cette histoire n’avait pas été racontée, donc elle portait quelque chose du présent. Cette période de la fin du XVIIIe siècle était extrêmement florissante pour les femmes artistes, et pourtant elles ont été oubliées. C’est cyclique, puisqu’on retrouve cet effet d’invisibilisation aujourd’hui.

Pourquoi avoir tourné le film en 8K ? Qu’est-ce qu’une définition d’image aussi nette apporte ?

C’était un vrai enjeu et une vraie discussion avec ma chef opératrice Claire Mathon. J’ai aussi fait des essais en 35 mm, parce que la pellicule souligne les matières. Je ne fais pas beaucoup de prises, il n’y a pas tant de plans que ça, alors ça ne nous aurait pas mises en danger. Ce qui nous a décidées, c’est la question des carnations. C’est-à-dire comment on allait filmer le sang, la rougeur qui montent en elles, le dynamisme de ça. Il y avait aussi cette volonté de contemporanéité. Le 35 mm, ça aurait été faire allégeance à une certaine intemporalité.

Quand Héloïse refuse le premier portrait que Marianne fait d’elle, elle dit qu’elle ne l’accepte pas parce qu’elle ne retrouve rien de ses sentiments. Pour vous c’est ça, une œuvre d’art qui importe?

C’est un débat, mais, de fait, le dernier tableau lui ressemble plus que le premier. Le film va vers quelque chose de plus en plus habité. J’avais envie qu’elles aient à la fois un dialogue amoureux et un dialogue intellectuel. C’est important pour moi que l’histoire d’amour se base sur une admiration réciproque, des discussions. Je ne voulais pas jouer sur ce principe de cinéma – que j’adore aussi – de l’évidence, du coup de foudre. Au contraire, je cherchais la tension, l’élaboration intellectuelle. Il se trouve que leur débat, s’il est finalement intemporel, correspond aux interrogations philosophiques de l’époque : un portrait permet-il d’échapper à la mort, ou vous fige-t-il pour l’éternité ? Doit-on montrer le meilleur de quelqu’un, ou le représenter avec ses défauts ?

Noémie Merlant et Adèle Haenel

Que vous inspire cette idée, contre laquelle se battent vos héroïnes, de l’image qui emprisonnerait le modèle ?

Il y a de ça dans les films qu’on fait, quand on les revoit. Il y a quelque chose qui est passé. En même temps, le travail du temps fait que les films grandissent, aussi. On peut les lire différemment. Avec Tomboy, j’ai vu des effets de lecture changer. J’ai vu qu’une oeuvre tendre sur l’enfance pouvait devenir un film que des extrémistes catholiques voulaient censurer [notamment l’association Civitas, qui a tenté d’interdire la diffusion du film sur Arte en 2014, ndlr]. Je crois beaucoup au caractère vivant des films. On les voit dans un contexte donné. Je me dis toujours, c’est marrant, quand des acteurs ou des actrices meurent et que des chaînes de télévision doivent leur rendre hommage, on ne passe jamais des films où leurs personnages décèdent. De la même façon, on ne diffuse pas de films catastrophes dans les avions.

Au moment de Bande de filles, vous nous parliez déjà de peinture. Vous parliez d’« impressionnisme », notamment par rapport aux personnages masculins qui étaient, disiez-vous, volontairement construits sans nuances, comme pour les mettre hors champ, ce qui est encore plus le cas dans Portrait de la jeune fille en feu.

Pour moi, les films offrent des expériences aux gens. Là, je souhaitais placer le spectateur au cœur de cette histoire d’amour, me resserrer sur toute sa lumière, tous ses battements. Même la servante, on ne sait pas ce qu’elle en pense. Je ne voulais pas perdre du temps à raconter la domination masculine, et cela aurait été inévitable si j’avais ajouté un homme dans l’équation. Je n’avais pas non plus envie de mettre un personnage masculin dans cette position, pas très généreuse au final.

Il y a une dimension picturale très forte dans la forme même du film. Quels artistes, quels tableaux vous ont inspirée ?

Le film assume l’envie de beauté, il ne se cache pas derrière cette envie de matières, de couleurs, de composition. Avec Claire Mathon et Hélène Delmaire, doublure de Noémie Merlant et créatrice des différents tableaux, on est allées au Louvre pour trouver qui pouvait être cette peintre, quelles étaient ses couleurs. On a pas mal parlé de Jean-Baptiste Camille Corot, qui était surtout paysagiste, mais qui a aussi fait des portraits de femmes en pleine nature. La manière dont la lumière semblait émaner d’elles nous a beaucoup plu. Mais il y a d’autres références : pour les séquences sur la plage, je pensais à la planète Tatooine dans Star Wars ; quand le personnage joué par Adèle Haenel arrive sur la plage la première fois et qu’il s’arrête au bord de l’eau comme si c’était le bout du monde, j’avais envie de tirer vers la science-fiction.

« J’ai l’impression d’avoir fait un film brûlant, même s’il avance en combustion lente. »

L’idée de l’oeuvre d’art contenant un secret entre les deux héroïnes traverse le film. Et vous, vous avez déjà eu la sensation qu’une oeuvre ne s’adressait qu’à vous ?

Je n’ai pas le sentiment que les films ne parlent qu’à moi, mais j’ai envie qu’ils soient à moi. Le syndrome d’appropriation d’un film, ça oui, très fort. Ce sont des symptômes de vie par procuration. Parfois, les films vous font vivre des sentiments que vous n’avez pas encore vécus, surtout quand vous êtes jeune. J’ai l’impression que l’entrée en cinéphilie passe beaucoup par le rapport solitaire qu’on a aux films. Ado, j’étais complètement révolutionnée par Twin Peaks. Fire Walk with Me de David Lynch. J’étais allée le voir sans avoir jeté un œil à la série dont le film est tiré. J’avais l’impression de découvrir une langue, je suis sortie de la salle et le monde avait changé. Pour d’autres raisons, il y a eu La Vie ne me fait pas peur de Noémie Lvovsky : j’avais l’impression qu’il s’adressait à moi parce qu’on y parle de jeunes filles, d’amitié. Elles étaient regardées différemment, et c’était une femme qui réalisait. Du coup, il y avait un modèle. J’ai toujours des grands effets d’enthousiasme, souvent pour des films qui parlent d’enfance, comme pour Les Enfants loups. Ame et Yuki de Mamoru Hosoda.

Depuis vos débuts, de quelle manière ceux ou ce que vous avez filmés ont fait vaciller vos certitudes, ont changé votre regard ?

Je me sens beaucoup moins seule qu’avant, c’est ça qui a changé. J’ai gagné en déconstruction, en confiance, je me connais mieux et j’assume plus. J’ai la chance d’avoir un public super jeune avec moi. Et donc je grandis avec lui. Tomboy étant dans le dispositif scolaire, des gens l’ont vu à 14-15 ans, et maintenant ils me suivent.

Luàna Bajrami et Noémie Merlant

Vous voyez des différences de perception de vos films entre différentes générations ?

Oui, beaucoup. Entre les hommes et les femmes aussi parfois, mais c’est peut-être plus générationnel que genré. Par exemple, sur la question de la sexualité dans le film. J’ai l’impression d’avoir fait un film brûlant, même s’il avance en combustion lente. C’est là qu’on voit un fossé générationnel, parce que les critiques les plus âgés disent qu’il n’y a pas de chair dans le film. Après, il y a des exceptions, bien sûr…

Les jeunes générations sont peut-être plus sensibles aux enjeux de représentations queer ?

Oui, et c’est normal. Toutes les questions autour du male gaze et du female gaze ont eu un vrai écho dans la critique française au dernier Festival de Cannes, à la faveur de la projection de Mektoub My Love. Intermezzo d’Abdellatif Kechiche et de mon film. Ça commence à parler un peu comme ça et c’est bien. Qui regarde qui ? C’est une vraie question de cinéma, quoi. Moi, je veux juste qu’on arrête d’opposer le point de vue féminin au point de vue universel. Cette partition-là est trop restreinte. C’est plus joyeux, plus hybride, plus vecteur d’expérimentation que ça.

Vos films défrichent souvent des représentations peu vues dans le cinéma français. On a l’impression d’avancer en les voyant.

J’ai vraiment l’ambition de faire culture. Quand je réalise Tomboy, le mot n’est pas connu. Aujourd’hui, il y a des tee-shirts « Tomboy ». Ça fait partie de mes désirs, c’est épanouissant. Avec ce film, des gens me disent déjà qu’ils ont des idées de tatouage « P. 28 », et j’espère que les gens vont s’échanger des mots d’amour comme dans cette scène de la fameuse « page 28 ». C’est pour ça aussi que je dis que je me sens moins seule aujourd’hui. C’est une idée qui s’incarne, qui appartient aux autres. Alors oui, il y a une pensée des images manquantes. Mais ça ne suffit pas de seulement représenter. Il faut faire des images qui appartiennent au film ; ce n’est pas que de la réparation, mais aussi de la création. La première phrase du film, c’est « Prenez le temps de me regarder ». C’est tout mon programme.

Céline Sciamma © Julien Liénard

: Portrait d’une jeune fille en feu de Céline Sciamma – Pyramide Distribution (2h) – Sortie le 18 septembre

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