Après Un amour de jeunesse, qui documentait la fin de l’adolescence de la réalisatrice, le prochain film de Mia Hansen-Løve s’inspire du parcours de son frère aîné, Sven, DJ et acteur clé de l’émergence des musiques électroniques en France dans les années 1990. Un récit ambitieux qui dresse le portrait d’une jeunesse et d’une époque, des raves clandestines au Queen, des clubs de New York à l’anonymat parisien.


Champigny-sur-Marne, par une belle après-midi d’hiver de l’année 1993. Une flopée de kids en salopettes, pantalons Cargo, gilets sans manche, sweats à capuche et Doc Martens, se presse à l’entrée de l’ancien fort de la ville qui abrite ce jour-là une rave clandestine. De grandes banderoles annoncent l’événement. Par terre traînent déjà des flyers qui mentionnent une P.A.F. de 50 francs et la présence des DJs Guillaume La Tortue et Marco Bresciani. Voilà pour le décor de la première partie d’Eden, le prochain film de Mia Hansen-Løve, qui retrace l’histoire de la French Touch à travers le parcours contrarié de Paul. Cette histoire, Mia la tire comme celles de ses précédents films d’une expérience intime, ici la jeunesse de son frère Sven Løve (il cosigne d’ailleurs le scénario), DJ et organisateur des soirées Cheers dans les années 1990 et 2000. Elle l’a mûrie pendant près de trois ans, comme se souvient Félix de Givry (Paul), dont c’est le premier rôle principal au cinéma : « J’avais énormément répété avec Mia, je connaissais le scénario par cœur. Depuis un an, je ne l’ai plus relu, mais il a infusé en moi. » Dans la cour du fort de Champigny, Mia Hansen-Løve se faufile entre les figurants, silhouette gracile et discrète, et s’engouffre dans les souterrains de la bâtisse. On lui emboîte le pas. C’est là, sous les voûtes anciennes, que l’on s’apprête à danser jusqu’à la nuit noire.

PLAN SÉQUENCE

Bières sans alcool et bâtons lumineux en main, les figurants commencent à se déhancher sur Follow me de Aly-Us, un classique early house sorti sur le label Strictly Rhythm. Les premières notes retentissent, le directeur de la photographie Denis Lenoir fait légèrement panoter sa caméra pour suivre l’arrivée dans la salle de Vincent Lacoste, suivi par sa bande de potes. « Coupez ! » Mia Hansen-Løve se concerte avec sa première assistante, qui réunit la foule autour d’elle : « Nous sommes dans les années 1990, on ne danse pas les bras en l’air comme maintenant. On est high, on bouge lentement, plutôt en solitaire qu’en groupe. » Les prises s’enchaînent. Au changement de plan, on aborde Vincent Lacoste, qui zone près du bar. « J’ai un petit rôle marrant, je suis Thomas Bangalter des Daft Punk ! » Il incarne l’alter ego victorieux de Paul, qui quant à lui traversera pas mal de galères, explorées par Mia Hansen-Løve sur vingt ans. Mais pour le moment, Paul est jeune et plein d’espoir. Deuxième séquence de la rave : il fend la foule, cherche une fille des yeux, ne la trouve pas, assiste au baiser goulu d’un jeune couple sur le dancefloor, s’en retourne comme il est venu. Plan séquence, Denis Lenoir, caméra à l’épaule, le suit de près. Les figurants ont compris le mouvement, il est tard, les gestes se font souples et languides. Paul les traverse, les yeux comme aimantés par son futur, ce qui est sur le point de lui arriver : devenir DJ, connaître la gloire et les filles – en plus de son grand amour, joué par Pauline Étienne, Greta Gerwig, Laura Smet et Golshifteh Farahani croiseront son chemin –, puis l’enfer de la cocaïne et de l’oubli.

AVANCE RAPIDE

2013, Paris par une grise après-midi d’hiver. Les années ont passé, Paul a presque quarante ans. Félix de Givry envoie un texto sur le seuil du lieu de tournage, un atelier d’écriture du Ve arrondissement. À mi-parcours, il fait le point : « Comme on ne tourne pas dans l’ordre, parfois c’est dur. Aujourd’hui, je suis censé être vieux, j’ai trois poils de fausse barbe et c’est tout. C’est les sentiments qui doivent changer avec les époques, je trouve ça intéressant, beaucoup plus que les biopics avec prothèse qu’on voit tout le temps depuis dix ans. » Pour son personnage, fini les sets endiablés, fini la drogue, le voilà de retour à Paris et à son premier amour : la littérature. Le décor est exigu ; seule Mia Hansen-Løve, son assistante, Denis Lenoir et l’ingénieur du son peuvent s’y mouvoir. Dans le moniteur, on voit Paul refuser de lire son texte aux autres participants de l’atelier. Plus tard, à la fin de la séance, une jeune femme l’aborde, et ils font un bout de chemin ensemble. Pendant que l’équipe technique s’affaire à installer un rail de travelling rue Saint-Julien-le-Pauvre, Félix de Givry continue de décrypter Paul et le film en train de se faire : « Ces derniers mois sont sortis un certain nombre de films mettant en scène des losers : Frances Ha,Inside Llewyn Davis… J’aime bien que Paul s’inscrive dans cette lignée. » La nuit tombe, Mia Hansen-Løve appelle son acteur pour répéter le mouvement de la séquence : Paul marche au côté d’Estelle, la fille rencontrée à l’atelier, et lui explique ce qu’a été le garage. Un travelling bienveillant les observe s’éloigner dans la nuit. Comme toujours chez Mia Hansen-Løve, le renouveau a un doux parfum de nostalgie.


Eden
de Mia Hansen-Løve
avec Félix de Givry, Pauline Étienne…
sortie : prochainement