Reconnaissable sur un tournage aux notes qu’elle prend et au chronomètre qu’elle porte autour du cou, la scripte est la mémoire vive du film, chargée de la continuité et des raccords. En France, Sylvette Baudrot est la plus célèbre de ces femmes de l’ombre. Octogénaire énergique, elle nous parle de ce métier qu’elle a exercé aux côtés de Jacques Tati, d’Alain Resnais ou de Roman Polanski.


Elle fonce dans les couloirs de la Cinémathèque française, cavale dans les escaliers. Sur ses talons, l’assistant de l’attachée de presse la suit avec peine ; visiblement, il connaît moins bien les lieux qu’elle. « C’est ma deuxième maison ici ! » nous lance-t-elle en envoyant valser une porte battante. On l’a retrouvée un peu plus tôt dans le hall du bâtiment, mais avant de faire l’interview, elle a tenu à monter au service des archives – où elle stocke, depuis 1995, ses archives professionnelles. Elle doit y déposer des Polaroid du tournage de Mélo (1986) d’Alain Resnais ; puisqu’on est là, on n’a qu’à l’accompagner. Le temps de claquer une bise aux employés qui l’accueillent en plaisantant (« Tiens, Sylvette ! Ça faisait longtemps, au moins deux jours ! »), et la voilà déjà repartie dans l’autre sens, au pas de course. Arrivée dans la galerie des Donateurs de la Cinémathèque française, où est organisée l’exposition « Dossier Scriptes » qui présente son travail et celui d’une poignée de ses consœurs (le métier de scripte est en grande majorité exercé par des femmes), Sylvette Baudrot fait le tour des lieux, le temps de nous éclairer sur l’impressionnant diagramme qu’elle avait mis au point pour préparer le tournage de Je t’aime, je t’aime (1968) de Resnais, un film compliqué parce qu’il entremêlait les époques et les sites. Puis elle extirpe de son sac la liste dactylographiée des films surlesquels elle a travaillé (plus de deux cents) et nous fait signe qu’il est temps de commencer. Sylvette Baudrot est née en 1928 à Alexandrie, en Égypte, ville cosmopolite où elle apprend à parler anglais, un atout précieux pour sa future carrière – dans les années 1950 et 1960, de nombreuses coproductions internationales se tournent en partie en France, ce qui lui vaudra de travailler entre autres avec Laurel et Hardy, Stanley Donen ou Gene Kelly. Elle s’installe en France en 1946, rate le concours de l’IDHEC, mais demande à suivre l’enseignement de la promo 1947, celle notamment de Jacques Rozier, en auditrice libre. « J’avais droit aux cours théoriques, mais pas aux cours pratiques. À la fin de l’année, tous les élèves réalisaient un court métrage en 16 mm. Je me suis retrouvée à faire la scripte et j’ai aimé ce métier. C’est un poste central sur le plateau, la scripte est en contact avec tout le monde. » Et pour cause : auxiliaire du réalisateur, elle note pratiquement tout ce qui se passe pendant le tournage – détails et durée des plans tournés, différences entre les prises, changements dans les dialogues, données techniques (par exemple, l’objectif utilisé) et artistiques (costumes, coiffures, jeu des acteurs…). Autant d’informations précieuses pour assurer la cohérence de l’ensemble et le bon enchaînement des séquences entre elles, un film n’étant presque jamais tourné dans l’ordre chronologique. Parmi la tonne de détails qu’elle doit avoir à l’œil, Sylvette Baudrot nous en cite un : « Ma hantise, c’est les montres : quand, par exemple, le scénario dit : “Ils ont rendez-vous à la gare à 9 heures du matin” et qu’on tourne la scène à 15 heures, je demande au cadreur de ne pas filmer l’horloge. »

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Raccords et désaccords

Le métier exige donc le sens de l’observation, du détail et de l’organisation. Sylvette Baudrot précise : « Il requiert surtout deux qualités : ne pas être bavarde et ne pas être susceptible. » Une ligne de conduite qui lui a permis de faire deux films avec Jacques Tati (« La première fois que je l’ai rencontré, il m’a dit : “Je vous préviens, je n’ai pas besoin d’une scripte.” Ça commençait bien… »), six avec Costa-Gavras, dix-sept avec Alain Resnais, treize avec Roman Polanski… Sur chacun, elle regorge d’anecdotes. « Dans Le Locataire, il y avait une scène pendant laquelle le héros joué par Polanski descend la poubelle. Chaque partie du décor – le cinquième étage, le rez-de-chaussée, l’escalier – était tournée dans un endroit et à un moment différents. On tournait la partie dans l’escalier. Je crie : “Poubelle main gauche !” car je vois qu’il la tient de la mauvaise main. Il jette la poubelle : “Je m’en fous du raccord !” Le cadreur pivote vers moi et me fait signe qu’on ne voit pas les mains, car Polanski est coupé à la taille. Bon. Je regarde son imperméable et cette fois, je crie : “Col déboutonné !” L’équipe se tourne vers moi, effarée. Mais Polanski ne dit rien, il déboutonne son col. On fait deux prises, puis il lâche : “On va quand même en faire une troisième avec la poubelle dans la main gauche.” J’ai failli pleurer de joie ! » En soixante-cinq ans de carrière, Sylvette Baudrot a vu son métier évoluer : passage au numérique, disparition de la carte professionnelle – pour être scripte sur un long métrage, cette carte, obtenue après quatre stages, était obligatoire jusqu’en 2009… Et, à l’entendre parler de cinéma avec un enthousiasme intact, on se dit que cette grande dame aux cheveux courts et à la voix grave n’est pas prête à prendre sa retraite. Alors qu’on se quitte, elle nous confie d’ailleurs que Polanski lui a demandé de travailler sur son prochain film, consacrée à l’affaire Dreyfus : « Inch’Allah, on verra bien ! » lance-t-elle avant de s’éloigner à pas vifs.

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« Dossier Scriptes », jusqu’au 23 juin 2016
à la Cinémathèque française (galerie des Donateurs)