Dans Dégradé, leur premier long métrage, les jumeaux palestiniens filment treize femmes au bord de la crise de nerfs coincées dans un salon de beauté de Gaza par de violents affrontements entre Palestiniens. À mesure que les combats s’intensifient, la tension monte entre ces femmes d’horizons différents (divorcée libérée, musulmane bigote…), et le salon devient la métaphore de la bande de Gaza assiégée. Avec ce huis clos chargé en symboles, Tarzan et Arab Nasser prouvent qu’ils n’ont peur de rien – ni des sujets qui fâchent, ni des effets de mise en scène.


Dans un épais nuage de fumée, les frères Nasser, colosses barbus à la crinière charbon et au regard pénétrant, nous accueillent à leur table avec une étonnante convivialité. Cigarette à la main, bagues aux doigts, yeux verts soulignés de khôl, dégaine hippie moyen-orientale, les jumeaux chantent, rigolent, parlent beaucoup et très fort. Tarzan et Arab, Ahmed et Mohammed Abu de leur vrai nom, ne sont pas du genre à se laisser intimider. En mettant en scène, dans Dégradé, un groupe de femmes prises au piège par des affrontements armés entre Gazaouis, ils abordent de front un sujet sensible. « Tout le monde est au courant du “gros conflit” entre Israël et la Palestine. Nous, on a voulu parler du conflit entre Palestiniens qui nous prend à la gorge au quotidien. Depuis que le gouvernement islamiste du Hamas est arrivé au pouvoir en 2006 à Gaza, ils ont pris la population en otage, pour montrer qu’ils ont le contrôle », explique Tarzan. Dégradé a pour point de départ un incident réel, en 2007, au cours duquel se sont opposé la milice du Hamas et le chef d’une famille mafieuse qui avait volé un lion au zoo de Gaza. « C’était plus difficile de gérer les actrices que le lion ! s’amuse Tarzan, qui incarne le voleur de lion dans le film. On avait beaucoup de contraintes : un seul décor, neuf miroirs, treize actrices, toutes débutantes en dehors de Hiam Abbass et de Maisa Abd Elhadi… » Mais les frères Nasser ne se laissent pas déborder par si peu, eux qui se sont exilés en Jordanie pour tourner leur film.

ÊTRE AUX TÉLÉCOMMANDES

Nés en 1988, un an après la fermeture du dernier cinéma de Gaza (les salles ont fermé les unes après les autres dans les années 1980 sous l’impulsion des fondamentalistes locaux), les deux frères ont attendu leurs 20 ans pour voir un film sur grand écran, profitant d’un voyage au Texas pour visionner leur premier court métrage, Colourful Journey. Avant cela, c’est avec la télévision qu’ils nourrissent leur insatiable cinéphilie. Issus d’une famille plutôt intello (un père directeur d’école amateur d’art, une « super-mère au foyer » avec sept enfants à charge), les jumeaux sèchent l’école à tour de rôle pour voir des films et quittent l’appartement parental à 13 ans. « On ne voulait plus partager la télé familiale, résume Arab, on en avait assez que notre père décide ce qu’on devait regarder. On a fait des petits boulots, et on s’est acheté une télé en noir et blanc. Et puis on s’est mis à piquer des films sur Internet, parce qu’il n’y a quasiment que des films égyptiens à la télé à Gaza. On regardait de tout, de Tarkovski aux blockbusters ; on disséquait les films, la durée de chaque séquence, les choix de lumières… »

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CINÉMA AU POING

À défaut d’école de cinéma, les jumeaux passent par les Beaux-Arts et se forment sur le tas, avec des petites caméras, pour éviter d’être repérés, les autorisations de tournage étant quasi impossibles à obtenir à Gaza. Très vite, le cinéma devient l’étendard de leur engagement pacifiste, à commencer en 2010 par Gazawood, leur série d’affiches de films de guerre pseudo-hollywoodiens qui détournent les noms des offensives israéliennes à Gaza et qui leur vaudra une nuit au poste, pour avoir montré une bouteille d’alcool – « remplie d’eau ! » – sur l’une d’elles. Leur témoignage, dans le documentaire de Khalil al Muzayen Gaza 36 mm, qui dresse un accablant état des lieux du cinéma à Gaza et pointe la responsabilité des fondamentalistes, les contraindra à s’exiler en Jordanie en 2012. C’est donc à Amman qu’ils tournent leur deuxième court métrage, Condom Lead, parabole grinçante et facétieuse sur la sexualité en temps de guerre, présenté au Festival de Cannes en 2013. « Le Hamas ne l’a pas vu, mais comme il y a “préservatif” dans le titre, ils ont dit qu’on avait fui Gaza pour faire des films porno ; alors qu’on voit juste deux pieds qui se frôlent ! » s’esclaffe Arab. Après Dégradé, sélectionné à la Semaine de la critique du dernier Festival de Cannes, les jumeaux posent leurs valises et leur caméra en banlieue parisienne, où ils viennent de finir leur deuxième long. Inspiré à nouveau d’un fait réel, mais raconté de manière un peu brumeuse, le pitch reste flou – une histoire de statue antique confisquée par le gouvernement, de pêcheur, de doigt coupé, et d’énorme pénis. Depuis Gaza, Amman ou Paris, rien n’arrête ces ogres de cinéma.


Dégradé
d’Arab et Tarzan Nasser (1h23)
avec Hiam Abbass, Victoria Balitska…
sortie le 27 avril