Le cinéma aime scruter les points de rencontre entre le religieux et le monde réel. Les emportements, les contradictions, les drames qu’ils occasionnent… La tendance s’affirme ce mois-ci avec, en tête du cortège, le très beau film de Cristian Mungiu, Au-delà des collines. D’un fait divers sordide – dans un couvent orthodoxe, une jeune fille décède suite à un exorcisme –, le cinéaste roumain tire une réflexion sur les dangers inhérents au repli communautaire, en orchestrant de nombreux allers-retours entre le monde spirituel (l’intérieur du couvent) et le monde rationnel (la ville voisine et ses administrations). Centrale dans la manière qu’ont les réalisateurs d’interroger la religion et ses dogmes, cette dynamique entre l’intérieur et l’extérieur, le spirituel et le rationnel, l’âme et la chair met à jour une notion salvatrice : le doute.


Retrouvailles sur un quai de gare pour Alina et Voichita, les deux jeunes héroïnes d’Au-delà des collines, prix du Scénario et double prix d’Interprétation féminine pour Cristina Flutur et Cosmina Stratan à Cannes cette année. Alina et Voichita se sont connues à l’orphelinat, et la première rend visite à la seconde, devenue nonne dans un couvent orthodoxe de la campagne roumaine, dans l’espoir de l’enlever à son quotidien ascétique. Mais Voichita a rencontré l’amour divin et refuse de suivre son amie. « On parle de gens qui n’ont pas de parents et pour qui le besoin d’affection est énorme, nous confiait  le réalisateur Cristian Mungiu à Cannes. L’abandon qu’Alina ressent en est d’autant plus fort. » Et sa réaction, d’autant plus violente. Sujette à des crises qu’une autre époque aurait qualifiées d’hystériques, elle est conduite à l’hôpital, où on la soigne avant de lui préconiser du repos et beaucoup de calme – donc un retour au couvent. Là, les choses se gâtent : les crises reprennent, les nonnes et leur sévère pope, dépassés, voyant les fêtes de Pâques approcher (et avec elles des visiteurs extérieurs), décident d’employer les grands moyens, les seuls qu’ils connaissent : il faut exorciser la jeune fille.

HAVRE DE PAIX

Les Anges du péché (Bresson, 1943), Le Narcisse noir (Powell et Pressburger, 1947), La Religieuse (Rivette, 1966), Le Nom de la rose (Annaud, 1986), L’Île (Lounguine, 2006)… Une liste exhaustive serait rébarbative, tant les communautés religieuses, qu’elles soient féminines ou masculines, sont un terrain fertile pour les cinéastes – le film de couvent est un genre en soi, avec ses comédies (Sister Act) et même l’inévitable figure de la nonne lubrique, marronnier du porno. Terrain fertile, donc, car mettant en scène des lieux dédiés à la contemplation, figés hors du temps, qui échappent à la banalité de situations contemporaines vite démodées. En outre, le repli sur soi des communautés religieuses offre aux cinéastes la possibilité de disséquer les mécaniques de groupe – dominations, échanges, solidarité, rivalités : une société miniature et autarcique comme laboratoire d’étude idéal. Le film de Cristian Mungiu, dont l’histoire se déroule de nos jours, montre une fascination certaine pour la cinégénie sans âge des lieux et des rituels : paysages désolés, tabliers noirs et coiffes carrées, longue barbe du pope, tapisseries chatoyantes… Sa mise en scène, en plans-séquences, dialogues chuchotés et sans musique, transcrit à merveille l’immuable recueillement des lieux. Bref, tout serait pour le mieux dans le meilleur des mondes si une étrangère ne venait pas bouleverser le quotidien, ronflant et bien réglé, du couvent.

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L’ENFER, C’EST LES AUTRES

Dans les films précedemment cités comme dans Au-delà des collines, ce qui intéresse les cinéastes, c’est en effet de montrer la communauté religieuse en proie à un bouleversement, qu’il soit extérieur (une criminelle qu’on tente de sauver, un étranger de passage) ou non (une défaillance de la foi, un doute qui s’immisce). Pour Mungiu, « les gens différents sont toujours difficiles à gérer pour la communauté. » Alina ne partage pas les croyances de ses hôtes, elle pose des questions, remet en cause l’ordre établi et le dogme religieux. Mungiu poursuit : « Le monde rationnel et le monde spirituel coexistent très bien, mais si on essaie de les mélanger, tout va mal. Le médecin donne à Alina un traitement à la fois rationnel, des médicaments, et spirituel, le repos au couvent. Il ne marque pas bien la limite entre les deux mondes, et c’est très dangereux. » La communauté religieuse, mise face à ce qui se passe hors de ses murs ou hors de ses règles et convictions, se fait alors chambre de résonance de ce monde extérieur, étudié à son tour. Ainsi Mungiu s’intéresse-t-il aussi à la ville proche du couvent et à ses institutions – l’hôpital, la police : « Le bien et le mal sont des notions relatives. Les religieux font ce qu’ils pensent être bien pour essayer d’aider cette fille. Et ce sont les seuls qui essaient de l’aider. »

L’ADIEU AUX CHARMES

Les œuvres montrant des individus persécutés ou sacrifiés au nom du maintien de l’ordre établi sont légion, de La Passion de Jeanne d’Arc (Dreyer, 1927) à La Religieuse, d’Amen (Costa-Gavras, 2002) à Tu n’aimeras point (Tabakman, 2009). En salles le 7 novembre, le film de Blandine Lenoir, Monsieur l’abbé, seconde partie d’un double programme intitulé Il était une foi, s’intéresse à un souci plus trivial mais non moins crucial : le sexe. Des comédiens (Margot Abascal, Marc Citti, Anaïs Demoustier, Nanou Garcia…) se relaient pour dire face caméra les lettres envoyés par centaines des années 1920 aux années 1940 par des chrétiens à l’abbé Viollet, spécialiste de la morale conjugale. Comment les époux doivent-ils se comporter au lit pour être fidèles aux lois de l’Église ? Souvent désespérées, les lettres parlent de désir et d’ennui, de virginité et de masturbation, d’homosexualité et de maternité. Surtout, elles forment un passionnant document sociologique. « Devons-nous continuer à avoir un enfant tous les ans, ou alors vivre comme si nous ne nous aimions pas ? », proteste une femme, quand une autre s’énerve : « Pour bien parler d’une chose, il faut la connaître, et je crois que les prêtres ignorent l’intimité conjugale. (…) Ils voient les âmes, mais ils oublient que les corps sont là, en ennemis, avec leurs sens, leurs besoins naturels. » Ou quand la théorie se heurte à la pratique, opposant aux canons religieux leurs limites matérielles.

David Baïot (Emmanuel Charrier), Samuel Jouy (Jose Del Sarte), Julien Bouanich (Yann le Megueur), Clément Manuel (Guillaume Morvan) et Julien Olivieri (Corentin)

TU VEUX OU TU VEUX PAS ?

Notion-clé du thème religieux au cinéma, le doute est partout, tiraillant d’un même élan croyants désireux de bien faire, hommes d’Église en crise de foi et figures cultuelles désacralisées – ces dernières formant le principal point de discorde entre cinéastes et autorités religieuses. L’ultime rêve d’une vie d’homme marié que s’accorde Jésus crucifié dans La Dernière Tentation du Christ de Martin Scorsese provoqua manifestations et attentats lors de sa sortie, en 1988. Pour Cristian Mungiu, « rien ne devrait être considéré comme allant de soi, tout devrait être soumis à un questionnement». Recrue de choix pour incarner cette indécision, le séminariste, plein de motivation mais pas toujours préparé au caractère définitif de son engagement à venir : dans Vita di Giacomo de Diego et Luca Governatori, le premier segment du film Il était une foi, un jeune homme silencieux déambule dans une Italie estivale et sensuelle, entre les plages et la jeunesse avinée, quelques jours avant d’être ordonné prêtre, faisant partager au spectateur le grand vertige de ses dernières heures de liberté. Dans Ainsi soient-ils, série française diffusée sur Arte, cinq de ces candidats à la prêtrise se démènent avec leurs compromis quotidiens et les aléas de leur foi : que faire lorsque la sœur de l’un d’eux veut avorter ? Comment renoncer aux tentations de la chair ? D’un traitement très réaliste, la série place le doute au centre de sa dramaturgie, quitte à agacer : dans une vidéo visible sur LePoint.fr, le très médiatisé évêque Jean-Michel de Falco Leandri dénonce une «mascarade carnavalesque». Il n’empêche que la diffusion des deux premiers épisodes a rassemblé début octobre quelques 1.5 millions de téléspectateurs, preuve que le sujet mérite encore d’être questionné.