2016, Tom Cruise est de retour dans Top Gun 2 et il a toujours, en apparence, les 24 printemps de son personnage Maverick. Un clone numérique se charge à l’écran de maintenir la légende des années 1980. Voilà le genre de possibilités ouvertes par le réalisateur Ari Folman dans son film Le Congrès : les studios de cinéma bâtissent le casting de leur choix, en faisant fi de la vieillesse, de la mort, ou de l’emploi du temps des acteurs. De la pure science-fiction ? Éléments de réponse.


Robin Wright envoie bouler le producteur de la Miramount. Celui-ci vient de lui proposer un pacte faustien, qu’elle finira tout de même par accepter. Parce qu’à l’évidence, il a raison. La carrière de cette actrice est un terrain vague. Le nom de Robin Wright ne vous dit vraisemblablement pas grand-chose. Sa filmographie peut se résumer à un succès : Jennifer, la copine de Forrest Gump, dans le film de Robert Zemeckis. Il y a vingt ans. Difficile de jouer dans de nouveaux films quand on a près de 50 ans et que les directeurs de castings veulent revoir le visage juvénile de l’héroïne de Princess Bride (1987). La Miramount lui propose de faire revivre la princesse. Il suffit à Robin de signer un contrat de numérisation : on la scannera et l’on fera jouer son avatar numérique en lui donnant l’âge souhaité. Le producteur la rassure, bientôt, tout le monde le fera. Le Congrès d’Ari Folman signe le retour du réalisateur de Valse avec Bachir à un premier amour : la science-fiction. Les deuxième et troisième parties du film déroulent en effet un univers futuriste, à mi-chemin entre Le Roi et l’Oiseau (de Paul Grimault, 1979) et Paprika (de Satoshi Kon, 2006) dans lequel la Miramount maintient le peuple dans une illusion hallucinogène. Reste que ce que l’on retient du Congrès, c’est surtout cette première partie aux frontières du réel au cours de laquelle Robin Wright joue un personnage du même nom, inspiré de sa propre biographie.

Quelques jours après la projection du film à Cannes, pour l’ouverture de la Quinzaine des réalisateurs, on interrogeait Ari Folman qui répondait, mi-fasciné mi-inquiet : « Il y a déjà des entreprises qui scannent les acteurs, nous avons d’ailleurs tourné dans un lieu qui existe. C’est donc possible, techniquement, de se passer des acteurs. Peut-être que dans quinze ans, les spectateurs ne remarqueront pas la différence entre un vrai et un faux acteur. Je ne dirais pas que j’ai peur de cette évolution, mais je voulais réfléchir sur les voies que prend le cinéma aujourd’hui. » Le système utilisé par la Miramount existe bel et bien. On en a retrouvé un, à Paris.

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Un grand dôme de lumière entoure un siège vide, pendant que deux techniciens s’affairent sur des visages scannés puis reconstruits numériquement. Il a fallu l’union d’un saltimbanque et d’un scientifique pour que cette machine prenne forme. Le premier, Christian Guillon, travaille dans les effets spéciaux depuis trente ans. Avant de réaliser Le Congrès, Ari Folman est venu lui rendre visite : « Je lui ai montré une vidéo d’un système similaire au nôtre qui se trouve dans une université de Californie, où nous avions réalisé des captations. Leur machine est plus expérimentale, plus spectaculaire. »

Folman est donc parti là-bas tourner la poignante scène durant laquelle Robin Wright, accompagnée par son agent (Harvey Keitel, brillant), abandonne sa carrière d’actrice à une copie numérique. L’associé de Guillaume, Cédric Guiard, est spécialiste de la simulation scientifique. Avec leur entreprise, ADN (Agence de doublures numériques), ils fabriquent des modèles numériques ressemblant à des personnes réelles et suffisamment photoréalistes pour faire illusion dans le cadre d’une application audiovisuelle : « Notre système prend en compte l’apparence, dans son unicité, selon sa morphologie, les matériaux qui la composent, la façon dont le visage va réagir à la lumière ; tout ce qui a trait à l’expressivité et à la dynamique du jeu de l’acteur. Pour les personnes disparues, on travaille sur la géométrie des images d’archives et on fait appel à des doublures », précise Cédric Guiard.

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DOUBLE JEU

Les champs d’application sont multiples et vont de la création de doublures pour des cascades à la modification de la physionomie d’un acteur, rajeunissement, grossissement ou vieillissement : « Ça ouvre le champ des possibles, mais on prend bien soin d’encadrer l’usage de ce type de représentations sur un plan juridique en établissant des contrats avec les personnalités et les producteurs », affirme Christian Guillon. L’aspect juridique, garde-fou de travers non éthiques, est au cœur du film de Folman. Guillon réagit aux craintes exposées dans Le Congrès : « Les acteurs ne se feront jamais remplacer, simplement ce procédé leur permettra d’étendre leurs capacités. C’est le principe du masque. Ils vont pouvoir se concentrer sur l’essence de leur métier, le jeu, la comédie, en se débarrassant de leur apparence. » Exploser les contraintes générationnelles du casting pour mettre en valeur le jeu, Robert Zemeckis l’avait justement fait dans Forrest Gump, en truquant des images d’archives : le Tom Hanks de 1994 y serrait la main du président John Fitzgerald Kennedy.

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Le jeu de ces doubles immortels fait illusion, et il n’est pas nouveau. C’est le dernier stade formel d’un vieux rêve des réalisateurs : capter l’essence du jeu de l’acteur. Le réalisateur Gilles Penso faisait l’historique des progrès en la matière, lors d’une conférence, en 2012, à la Cinémathèque française. En 1915, le procédé de la rotoscopie permettait d’humaniser les mouvements des personnages de dessins animés (Betty Boop, Popeye) en redessinant les contours d’acteurs en chair en en os. Le Secret de la pyramide, en 1986, est le premier film qui associe dans le même plan un humanoïde de synthèse et un acteur filmé en prise de vue réelle. Suit l’explosion, au milieu des années 1990, de la capture de mouvement (motion capture) et ses fameux marqueurs en forme de balles de ping-pong. Robert Zemeckis ira, dès 2007, aux portes de ce que l’on voit dans Le Congrès avec La Légende de Beowulf, premier film tourné en performance capture, qui capte le mouvement et le jeu d’interprétation des acteurs.
Avant Robin Wright, la première star des acteurs scannés est Andy Serkis, qui a incarné le Gollum du Seigneur des anneaux, le gorille de King Kong ou le capitaine Haddock dans le Tintin de Steven Spielberg. Coréalisateur avec Gilles Penso du documentaire Ray Harryhausen – Le Titan des effets spéciaux, Alexandre Poncet estime, sans exclure une nécessaire réserve éthique, qu’il ne faut pas y voir « une simple possibilité de ressusciter les morts, mais bien une nouvelle façon de raconter des histoires. Finalement, personne n’invente rien, mais c’est la façon de raconter qui change ». L’ouverture récente de cette boîte de pandore par la publicité (Alfred Hitchcock pour Citroën, Marylin Monroe pour Dior) ne dissipe pas totalement l’opportunité d’un casting d’immortels choisis pour leur mythe plutôt que pour leur jeu.


Le Congrès d’Ari Folman
avec Robin Wright, Harvey Keitel…(2h)
sortie le 3 juillet