En 2014, Antoine Barraud a sorti Les Gouffres au cinéma, un premier long métrage hanté qui dissèque le trouble d’une cantatrice attendant que son explorateur de mari revienne de grottes inconnues. Le tournage du film s’est en fait superposé à un autre, celui du Dos rouge, entamé en 2011 et achevé trois ans plus tard. Bertrand Bonello y incarne un cinéaste en quête d’une représentation de monstre pour un nouveau film, et qui découvre en parallèle qu’une tache se propage dans son dos. Retour sur la genèse d’un film hors norme.


Quand il prend connaissance du projet de Bertrand (Bertrand Bonello), Pascal (Pascal Greggory), luttant contre des bouffées d’hilarité, lance à la productrice du film : « Pour toi, c’est quand même un projet un peu… un peu casse-gueule, non ? » C’est que le réalisateur vient de lui proposer un rôle parfaitement abscons : « C’est un homme qui va accompagner une jeune femme dans la mort. » Ce court pitch est flanqué d’une unique idée, tout aussi sombre et vague : celle de montrer, régulièrement dans le film, une œuvre qui représenterait une forme de monstruosité. Heureusement pour lui, Bertrand est soutenu par Alice (Valérie Dréville), sa productrice et amie. « C’est venu d’un gag avec Bertrand,explique Antoine Barraud. À ce moment-là, il vivait des choses difficiles. Il m’a dit : “Et si on la faisait idéale ? la productrice qui n’existe pas ?” J’ai trouvé l’idée géniale. » Idée pourtant très éloignée de ce qu’il a vécu avec Le Dos rouge, puisqu’il a justement considéré son projet tellement «casse-gueule » qu’il l’a lui-même produit avec sa société House on Fire. « Je préférais m’en occuper plutôt que de passer un an à le réécrire pour que ça rentre dans des cases. Il aurait perdu toute son essence. Ça m’a coûté cher en nerfs et en argent personnel. » Avant de se lancer dans l’aventure au tournant de la quarantaine, Antoine Barraud a scénarisé des programmes animés pour la télévision, tout en envoyant des projets personnels au CNC, systématiquement refusés. « Un jour, dans un élan de ras-le-bol, j’ai écrit un texte même pas découpé en séquences, sans donner de prénom, j’ai écrit « je ». Je me disais que cette fois encore je n’aurais rien, mais que je saurais pourquoi. Et j’ai tout eu. » Il a ainsi accouché de son premier court métrage, Monstre, en 2005, dans lequel il jouait un homme rongé par un mal intérieur qui sollicitait l’aide d’un acupuncteur chinois. Ont suivi les courts métrages Déluge et Monstre. Numéro 2, des documentaires parfois liés à sa vie (Danièle Gould, sur sa tante) et des portraits de cinéastes expérimentaux comme Kenneth Anger (River of Anger).

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FILS ROUGES

Si Le Dos rouge concentre les thèmes qui irriguent la filmographie d’Antoine Barraud (le monstre, l’autofiction, la fascination pour un réalisateur), le désir de faire ce film est apparu face à De la guerre(2008) de Bertrand Bonello. « Pour moi, c’est un film monstrueux, hybride, protéiforme, incroyablement riche. Dans le film, Mathieu Amalric s’appelle Bertrand, il est cinéaste, et il a l’affiche de Tiresia [le précédent film de Bonello en 2003, ndlr] dans son bureau. J’ai vraiment pris ça comme une incitation à jouer avec le réel. » Barraud contacte Bonello dans l’intention de réaliser son portrait. L’intéressé se souvient : « Antoine m’a envoyé une lettre assez lyrique dans laquelle il me parlait de De la guerre, qui l’avait beaucoup marqué. Comme c’est un film qui n’a vraiment pas été aimé, je suis toujours sensible aux gens qui l’apprécient. » Barraud l’invite à une projection de ses films à la Cinémathèque. Bonello s’y rend et accepte immédiatement de s’engager sur Le Dos rouge. « Antoine avait choisi de relier mes films par l’idée du monstre, il leur trouvait quelque chose de monstrueux. » L’un des fils conducteurs du film est une mystérieuse marque rouge qui grossit dans son dos et qui l’angoisse. C’est l’élément qui a servi de déclic à Barraud pour imaginer le projet. Lors d’un trajet en train, il tombe sur la photo de De la guerre en couverture du magazine Art Press montrant Guillaume Depardieu de dos, un masque d’âne dans les mains. Le cinéaste superpose inconsciemment des éléments graphiques et voit soudain une tache rouge dans le dos nu de l’acteur. « Je trouvais l’image d’une beauté fulgurante. Toute l’idée du film est venue de là. » Pendant l’élaboration du projet, il entremêle toujours plus fiction et réalité. « J’avais envie depuis le début que la filmographie de Bertand soit fausse. On s’est dit que ça serait bien qu’il tourne une scène d’un film qui n’existait pas. Bertrand m’a fait lire les scénarios de ses « films fantômes » qui ont été publiés en 2014 après son exposition au Centre Pompidou, mais que personne ne connaissait à l’époque. » Le Dos rouge intègre donc une séquence de Madeleine d’entre les morts dirigée par Bertrand Bonello, qui ressuscite ainsi partiellement l’un de ses projets avortés et déclenche une mise en abyme vertigineuse (le scénario revisitait Vertigo d’Alfred Hitchcock qui, à l’image du Dos rouge, situe une partie de son intrigue dans un musée). Bonello imprègne aussi le film musicalement, en particulier dans une scène drôle et poétique qu’il a suggérée et dans laquelle il improvise une musique sur un étrange instrument. « C’est un omnichord. Une merde, un truc en plastique que j’ai acheté au début des années 1990 à Montréal, dans un magasin qui s’appelle La Décharge. J’y suis resté très attaché. » Le Dos rouge peut se lire comme une fusion des univers des deux réalisateurs. Bonello lui donne même une dimension vampirique : « Ça n’a pas été de la coécriture. C’est vraiment l’écriture d’Antoine, nourrie de moi. »

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L’ANTRE DU MONSTRE

Financé comme un court métrage (« Un film sur la peinture, tout le monde s’en foutait », déplore Antoine Barraud), le projet a mué en long. Le tournage s’est fait par plages de quelques jours espacées de plusieurs mois. Dans les intervalles, chacun a vaqué à ses occupations, mais le réalisateur a poursuivi les discussions avec les acteurs. « Comme on a tourné sur trois ans, explique Bertrand Bonello, il y a eu des ajouts, des changements, des idées nouvelles. C’est ce qui a rendu le film vivant, aussi. Son ampleur ne vient pas de l’argent, mais de la maturation. » Cette manière expérimentale d’avancer a donné lieu à des idées malignes, comme la délirante métamorphose de l’un des personnages amorcée lorsque ses cheveux donnent, quasiment du jour au lendemain, l’illusion d’avoir poussé démesurément. Le fantastique affleure ainsi par l’entremise d’effets discrets qui, à force de se superposer, transmettent la dérangeante impression d’une menace grandissante mais impossible à identifier. La recherche de Bertrand, qui donne sa direction au film, est au cœur de ce trouble. Jeanne Balibar incarne Célia, l’historienne de l’art qui doit l’aider à trouver l’œuvre représentant son idée de la monstruosité. À chaque rendez-vous, elle lui présente un tableau. Le cheminement est d’une efficacité redoutable : les découvertes sont passionnantes, mais font surtout monter la peur – et le désir – de se retrouver face au monstre ultime.

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Fort heureusement, le tableau final ne déçoit pas. Soucieux de l’équilibre (et certainement de la digestion par le spectateur de ce contenu très pointu), Antoine Barraud allège cette trame noire et érudite par un second degré savoureux. Ainsi, les discours de Célia sur les œuvres se conçoivent comme de fascinants entrelacs d’analyse et de commentaires désopilants, que l’actrice prononce avec son caractéristique phrasé traînant. Jeanne Balibar décrit sa méthode de travail pour le rôle : « Antoine me préparait des petits dossiers sur les œuvres que je devrais commenter. Ça me permettait de découvrir des choses et, à partir de ça, d’improviser devant la caméra. » D’autres scènes improvisées, comme les embarrassantes tentatives d’interview de Bertrand par un journaliste timide et fantasque joué par Nicolas Maury soulignent, là encore tout en humour, la difficulté de parler de ses propres créations. La réflexion sur la monstruosité, et donc sur la normalité, touche progressivement la sphère intime de Bertrand. Sa relation avec le journaliste se fait plus personnelle, jusqu’à ce que le premier invite le second à un dîner entre amis au cours duquel les convives rivalisent d’extravagance. La scène suffit à pointer la part monstrueuse, rétive aux conventions, qui se niche en chaque être humain – à la fin du film, une séquence montrant Joana Preiss affublée de grandes cornes dans une mise de scène deProméthée enchaîné d’Eschyle appuie la métaphore au risque de l’émousser, mais l’élégante et énigmatique scène finale emporte tout. Si bien qu’on s’impatiente de découvrir les futures créations d’Antoine Barraud. Il prépare actuellement son prochain film, Madeleine Collins, sur « une femme qui a une double vie et un rapport étrange à l’identité » et produit L’Ornithologue de João Pedro Rodrigues. S’il affirme ne pas se soucier de la cohérence de sa carrière, elle semble bien, à l’image du Dos rouge, se former par l’agglomération de fragments composites qui génère de puissantes réflexions et laisse une marque dans le cinéma, que l’on souhaite indélébile.


Le Dos Rouge
d’Antoine Barraud (2h07)
avec Bertrand Bonello, Jeanne Balibar…
sortie le 22 avril