Initialement édifiée à la gloire de son interprète Tom Cruise, la franchise Mission: Impossible a surtout été un laboratoire unique du cinéma d’action contemporain. Retour sur la saga, alors que Rogue Nation, son cinquième épisode, débarque en salles.


Dix ans que la filmographie de Tom Cruise s’apparente à une sorte de ballet narcissique dans lequel les projets s’enchaînent simplement pour le plaisir de remodeler à l’infini le corps du héros scientologue. La saga Mission: Impossible est à ce titre un cas d’école, puisqu’elle consiste à suspendre chaque fois la marionnette aux fils d’un réalisateur différent. Pilotée par Tom Cruise et Paula Wagner (son ancien agent), cette adaptation d’une série télévisée est à l’origine pensée comme une porte d’entrée pour la star dans la grande arène du film d’action. Quoi de mieux, pour s’assurer d’être mis en valeur, que de pouvoir choisir soi-même son portraitiste ? Une précaution légèrement mégalomane, qui permettra cependant à l’une des plus captivantes fabriques du cinéma hollywoodien de voir le jour, reprenant d’une certaine façon le flambeau de la saga Alien, laquelle, sur près de deux décennies, avait su rebattre épisode après épisode les cartes du cinéma fantastique en n’hésitant pas à s’adjoindre les services de prodiges encore novices. Celui qui ouvrira le bal des Mission: Impossible est en revanche loin d’être un débutant. En 1992, Brian De Palma a en effet déjà réalisé une quinzaine de films, mais se retrouve un peu au creux de la vague après le bide du Bûcher des vanités et les résultats mitigés de L’Impasse. Profitant du départ de Sydney Pollack (avec qui Tom Cruise venait de terminer La Firme), il se rue donc sur le projet et signe l’un de ses plus brillants exercices de style. Au-delà du film d’espionnage et de son habituel brouillard de mensonges et manipulations, Mission: Impossible reste – avec Une journée en enfer – l’objet phare du cinéma d’action des années 1990 : une proposition cérébrale et paranoïaque dans laquelle De Palma laisse libre cours à toute sa dextérité plastique et approfondit ses thèmes de prédilection, le simulacre et les faux-semblants. Cet art du double-fond déterminera en partie la ligne éditoriale de la saga, traçant une ligne à la fois jouissive et réflexive au fil de laquelle chaque épisode se devra d’être un grand film d’action en même temps qu’un grand commentaire sur le cinéma d’action.

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DIVERTISSEMENT EUPHORISANT

En 2000, en installant John Woo aux commandes de Mission: Impossible 2, Cruise et Wagner pensent peut-être avoir le nez creux, mais ils ne font que suivre le mouvement consistant pour Hollywood à importer les artisans du cinéma hongkongais. Là où le premier épisode n’était qu’élégance et abstraction, le deuxième ne sera que frime et surcharge. Accordant ses violons à une ambiance latino du plus mauvais effet, l’expert de la fusillade acrobatique (The Killer, À toute épreuve) dope les péripéties d’Ethan Hunt avec une virtuosité pétaradante mais beaucoup trop balourde. Mais comme son personnage d’espion, sans cesse renié par sa hiérarchie, c’est vaguement délaissée par l’industrie que la saga finira par se redresser. D’abord grâce à J. J. Abrams, showrunner de génie (Alias, Lost), dont le Mission : Impossible 3 (2006) sera le premier long métrage, et qui deviendra par la suite le réparateur officiel des franchises en panne d’inspiration (Star Trek, Star Wars). Ensuite, grâce à Brad Bird, résident chez Pixar et prestidigitateur gracieux (Le Géant de fer, Les Indestructibles), dont le Mission: Impossible. Protocole fantôme (2011) sera le premier film en prise de vue réelle. Deux choix qui font idéalement profiter la saga de savoir-faire et d’outillages annexes (ceux de la série télé nouvelle génération, ceux du cinéma d’animation) pour mieux étoffer les acquis du film d’action. Malgré un habillage high-tech, la franchise a par ailleurs toujours tenu à la conservation d’un certain archaïsme (cascades à l’ancienne, décors naturels), dans un genre qui, depuis Matrix, a pu se laisser submerger par le vernis numérique. De plus, alors que les rivaux se replient sur la gravité psychologique (James Bond) ou le simulacre de réel (Jason Bourne), Mission: Impossible continue de jouer à fond la carte du divertissement euphorisant. Bientôt vingt ans après sa naissance, elle semble ainsi avoir trouvé un parfait point d’équilibre, à cheval entre l’egotrip, le serial décomplexé et le blockbuster théorique. Reste à savoir si la recette concoctée par Christopher McQuarrie ne souffre pas d’un effet de répétition. Réalisateur prometteur mais aux atours encore mal définies, il a été l’éminence grise qui a participé activement à la revalorisation de la grosse huile Cruise, fragilisé après sa rupture de contrat avec la Paramount en 2006 : dans l’ombre, comme scénariste de Walkyrie et d’Edge of Tomorrow ; derrière la caméra, comme réalisateur de Jack Reacher, nouvelle franchise mettant l’acteur dans la peau d’une sorte d’alter ego obscur d’Ethan Hunt. Pour le moment, difficile donc de se prononcer quant à son cas : copilote discret ? artisan opportuniste ? serviteur zélé ? Précisons juste que cette ambiguïté fait tout le sel de la saga Mission: Impossible. Dans un feu toujours plus nourri d’acrobaties et d’arabesques, d’exploits physiques et de manifestations de maestria visuelle, il est devenu pour ainsi dire impossible de déterminer qui, du marionnettiste ou de la marionnette, a vraiment la main sur l’autre.


Mission: Impossible. Rogue nation
de Christopher McQuarrie
avec Tom Cruise, Simon Pegg…
sortie le 12 août