Alors que son film Noé est interdit dans plusieurs pays (sortie le 9 avril en France) , explication de texte avec Darren Aronofsky. Le réalisateur de Requiem for a Dream et de Black Swan adapte le déluge de la Genèse et s’empare du mythe dans un blockbuster savant et excitant, bel équilibre entre péplum fantastique, film catastrophe et huis clos introspectif. L’histoire de Noé (Russell Crowe) et de sa famille est réactualisée sous la forme d’un manifeste écologiste.


L’épisode du déluge est souvent, pour les croyants, le premier contact avec la figure d’un dieu destructeur, par opposition à une figure plus attendue, bienveillante et miséricordieuse. Enfant, quel regard portiez-vous sur cette histoire ?
Je me souviens que j’avais de l’empathie non pas pour Noé, mais pour ces gens qui n’avaient pas pu monter à bord du bateau. J’ai toujours vu ça comme une histoire terrifiante. Nous sommes tous conscients au fond d’être des personnes faillibles. Connaissant nos faiblesses et défauts, on se pose la question de savoir si nous aurions été autorisés à monter sur le bateau.

Quelle place la religion a-t-elle eue dans votre éducation ?
Je suis juif, mais je n’ai pas été élevé dans un environnement très religieux. Mes parents respectaient surtout les jours de fête, c’était une démarche plus culturelle que religieuse. Cette histoire de la Genèse, je la vois comme l’un des trésors de notre culture. Il appartient à tous. Il n’est pas confisqué par le monde judéo-chrétien. C’est un peu comme les mythes grecs et nordiques, qui sont racontés et adaptés dans le monde entier. La forme même du mythe du déluge se retrouve dans toutes les cultures, en Chine, au Japon, chez les Mayas ou dans la région de l’Amazonie. Tous les peuples ont une histoire liée au pouvoir destructeur de l’eau capable de faire disparaître des civilisations. Le déluge n’avait pas été porté à l’écran, j’y ai vu une formidable opportunité : réactualiser ce mythe, tout comme le cinéma a donc pu réactualiser des mythes grecs ou nordiques récemment.

Réactualiser le dieu judéo-chrétien est-il aussi simple que de mettre en scène les dieux de l’Olympe ou d’Ásgard ?
Il y a comme une résistance, parce que des gens pensent qu’il faut prendre ces histoires au pied de la lettre. Interpréter ces mythes, c’est au contraire pour moi le moyen de leur rendre toute leur puissance poétique et métaphorique. Quand on regarde mon film, il n’y a rien de réaliste dans toute cette histoire : les animaux qui vont deux par deux, la création des arcs-en-ciel, le Léviathan sur Terre, les anges déchus qui errent comme des géants de pierre… Nous avons voulu créer un univers fantastique, au même titre que la Terre du Milieu dans Le Seigneur des anneaux. Je ne pense pas que cela puisse être de nature à offenser les croyants. Cette histoire est aussi un symbole universel que l’on peut appliquer à notre quotidien. L’idée même du péché originel, c’est une manière symbolique de comprendre ce qui nous différencie du règne animal. Mon fils de 7 ans dit que nous sommes la seule espèce qui s’entretue. Il a raison. Bien sûr, il arrive de temps en temps qu’un hippopotame en tue un autre en le blessant mortellement pendant une rixe, mais nous sommes les seuls à avoir fait du meurtre un art. C’est vraiment tout ce qui m’intéresse. Voilà une histoire qui débute avec la création du monde, se poursuit avec le péché originel puis le premier meurtre, saute les générations et nous raconte un monde complètement corrompu, celui dans lequel vit Noé. Très bien. Comment puis-je faire résonner ces événements avec nos vies d’hommes modernes ?

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Le récit du déluge dans la genèse est très concis. La narration peut volontiers se faire par ellipse, des mystères faisant avancer le récit. Comment avez-vous traduit ce texte sous la forme d’un scénario ?
Je voulais figurer un monde où tout ce que l’on verrait serait non pas réaliste mais concevable. Évidemment, il y aura toujours des gens pour dire : « C’est impossible de faire tenir tout le royaume animal dans une arche ! » Cela n’a aucune importance. On raconte une histoire les gars, c’est un mythe que l’on essaie de rendre plausible à l’écran. Personne, par exemple, ne doute du fait que le cyclope n’a jamais existé, qu’il n’y a jamais eu ce géant avec un seul œil vivant en haut d’une colline que l’on a aveuglé avec un pieu. Et pourtant tout le monde est d’accord, l’Odyssée est une histoire géniale. Pourquoi cela ne serait pas le cas de la Genèse ? Je m’attends aux attaques dures pour ce qui est de l’adaptation du texte. J’ai simplement essayé de faire en sorte que l’histoire se tienne à l’écran. Prenez les animaux, notre première réaction en tant que spectateur c’est : « Comment une simple famille va-t-elle pouvoir s’occuper de toutes ces bêtes, les nourrir, nettoyer leur lisier ? » Moi, en tant que réalisateur, je ne veux pas que l’attention s’attarde sur ces problèmes, alors j’adapte, en faisant intervenir une herbe magique qui va placer les bêtes dans un état d’hibernation. Se sortir des problèmes physiques permet de se concentrer sur les thèmes centraux du film et du texte biblique, l’idée du péché et de la moralité. Ce sont des thèmes qui touchent autant les croyants que les non-croyants.

Il y a un moment fort où vous vous adressez aux deux, croyants et non-croyants. Noé raconte le début de la genèse, la création du monde. Sa voix, en off, colle strictement au texte biblique, et accompagne des images qui elles figurent en accéléré les explications de la science moderne : la tectonique des plaques, la division cellulaire, la théorie de l’évolution…
C’est intéressant de présenter ces six jours de la création mis en parallèle avec les découvertes scientifiques. Ce que l’on voit n’est cependant pas tout à fait exact sur le plan scientifique, il y a des raccourcis. Je ne pense pas que la communauté scientifique sera parfaitement satisfaite de cette séquence. Je ne pense pas non plus que les croyants qui prennent le texte au pied de la lettre seront ravis. Vous savez, aux États-Unis, il y a des gens qui rejettent Darwin, ce qui est complètement… enfin, passons. Ce que j’espère, c’est que cette double lecture établira un dialogue intérieur : « O.K., détachons-nous de cette temporalité littérale des six jours et considérons qu’il s’agit d’une représentation mythologique qui permettait de se figurer la création du monde à une époque très lointaine pendant laquelle nous n’avions pas d’autres moyens d’appréhender intellectuellement les indices de cette création. » L’idée de l’évolution des espèces, il y a trois mille ou cinq mille ans, était difficilement concevable sans origine divine. Et c’est toujours quelque chose de difficilement abordable au 21ème siècle si l’on ne vous l’enseigne pas.

Toutefois, vous achevez cette séquence figurant l’évolution des espèces par une ellipse sous la forme d’un fondu au blanc qui sépare l’homme du reste des animaux. Pourquoi ne pas montrer explicitement un ancêtre commun à l’homme et au singe ?
J’ai fait ça parce qu’il y a de fait une séparation dans le texte. « Puis Dieu dit : “Faisons l’homme à notre image.” » Vous pouvez interpréter cela comme vous le voulez du point de vue de l’évolution, mais je ne voulais pas y mettre mon opinion, ce serait faire de la politique. Il n’y a rien là-dessus dans le texte. Je pense que nous sommes tous des animaux, mais il y a quelque chose qui nous distingue des autres mammifères. Où placer cette distinction ? Ce que je sais, c’est que ce qu’a fait l’homme au 20ème siècle a eu un impact sur la planète sans commune mesure avec l’activité des autres espèces. C’est une question centrale dans le film : ce qui nous a séparés du royaume animal et pourquoi nous avons développé à ce point notre domination de la planète.