Dario Argento, le maître du frisson italien, auteur des cultes Suspiria et Phenomena, était de passage à Paris fin avril à l’occasion de la sortie des versions restaurées de six de ses films et de son autobiographie, Peur, dans laquelle, on a pu le constater, il se livre beaucoup plus qu’en interview.


« Quand  vous filmez les mains gantées de l’assassin, ce sont en fait vos propres mains, n’est-ce pas ? », « Qu’est-ce qui vous fait peur ? »… Ce sont les questions à ne plus poser à Dario Argento qui, dans sa démente autobiographie, se plaint du manque d’originalité des journalistes en la matière. Lassé, il a d’ailleurs failli annuler, fin avril dernier, toutes ses interviews prévues en France. Dans l’hôtel du VIIe arrondissement où a finalement lieu le rendez-vous, on se rassure en voyant arriver vers nous un homme à l’air sage, doux, courtois, à l’opposé de l’ambiance de ses films, joyeusement surchargés en violence hallucinée, stylisée, bariolée.

Pour un autre journal, il vient de s’entretenir avec le réalisateur Pascal Laugier, un vrai fan – son dernier film, Ghostland, est plein de références au maître du giallo : les fétiches enfantins flippants, la narration très mentale… La conversation a eu l’air animée, et on se dit qu’il ne faut pas qu’on se loupe sur les premières questions, au risque de faire retomber son enthousiasme. On se souvient avoir lu sur Internet un entretien concept assez drôle qu’il a donné en 2013 : montre en main, le journaliste a eu droit à quatre minutes avec le cinéaste, avant de se griller en lui demandant s’il avait déjà rencontré le diable (clap de fin : Argento déteste qu’on lui parle de surnaturel, auquel il ne croit pas du tout). Dans le peu de temps qui nous est imparti, on décide donc de ne pas l’interroger sur les diverses actus auxquelles il a déjà réagi : sur le remake de son célèbre Suspiria par le cinéaste Luca Guadagnino, il a déclaré la veille à l’Institut culturel italien de Paris qu’il ne l’avait pas trouvé déplaisant ; sur l’engagement de sa fille Asia Argento contre les violences faites aux femmes après qu’elle a révélé avoir été violée par Harvey Weinstein, il a témoigné son soutien lors de sa master class fin avril au Forum des images : « Elle est forte. »

On attaque plutôt sur son besoin de se raconter aujourd’hui dans un livre très introspectif. « Je voulais rétablir une sorte de vérité, car on a raconté beaucoup de bêtises sur mon compte », 
souffle-t-il dans un français impec. Des sornettes qui lui ont valu d’attirer pas mal de tarés, comme ce type qui se faisait appeler Le Grand Punisseur et lui téléphonait quotidiennement pour finir par lui dire que le plus beau jour de sa vie serait celui où il le tuerait, ou cette admiratrice qui, au début des années 2000, le harcelait de SMS morbides – « pour toi, je m’enfoncerai un couteau dans le cœur » ; « lorsque je me serai coupé les veines, je voudrais que tu lèches tout mon sang ».

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LAME DE FOND
Croiser ce genre de dingos, ça vous amène forcément à vous questionner sur votre part la plus obscure. Lecteur de Sigmund Freud et de Carl Jung, Argento n’a pourtant jamais suivi de psychanalyse – alors que toute son œuvre est travaillée par l’inconscient et que ses films sont souvent inspirés de ses rêves (L’Oiseau au plumage de cristal lui vient par exemple d’un cauchemar dans lequel un homme est piégé entre deux murs de verre). « Chaque fois que je ressens le besoin d’une confrontation avec moi-même […] je me consacre à un nouveau film et tout se résout », détaille-t-il dans Peur. En interview, l’homme, un peu rincé, est davantage sur la réserve. On sent qu’il n’aime pas trop l’exercice, alors que l’on pensait bêtement qu’il serait au taquet en lisant ses frasques de jeune journaliste cinéma au quotidien Paese Sera, pour lequel il a interviewé John Huston ou Fritz Lang.

Jusqu’à cette autobiographie, le cinéaste n’était jamais allé aussi loin dans l’introspection, et dans l’éclairage de son processus créatif, qui consiste à attendre tranquillement devant sa machine à écrire que ses monstres viennent lui rendre visite – et non pas, comme la rumeur l’a souvent laissé entendre, à prendre des drogues pour faire jaillir ses rêveries féroces. C’est à l’écrit seulement qu’il fait tomber sa pudeur pour se confesser sur des événements douloureux. Comme ce soir de 1976 où, pendant le tournage de Suspiria, il fut happé par des pensées suicidaires dans une chambre d’hôtel de Rome. « J’avais demandé au personnel de l’hôtel de bloquer la fenêtre avec tous les meubles de la chambre », nous raconte-t-il avec une toute petite voix.

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Un incident qui fait écho à sa fascination, depuis l’enfance, pour les lieux morbides et chargés de mystère (le couloir peu éclairé de la maison familiale qui le terrifiait) et que l’on retrouve dans ses films horrifiques (l’architecture fasciste du quartier de l’E.U.R. à Rome devenu le décor principal de son Ténèbres). À la manière de la protagoniste somnambule de Phenomena, on y pénètre souvent confus, errant. « Dans mes films, j’aime mélanger plusieurs villes pour créer des labyrinthes qui diffusent un sentiment d’aliénation », lui arrache-t-on sur un sujet, l’architecture, qui pourtant le passionne.

Autant que dans ces territoires étranges, son livre invite à s’égarer dans sa psyché trouble et insaisissable. « Pendant des années dans les interviews, j’ai dit ne pas vraiment connaître Dario Argento ou alors qu’on est deux : ma part obscure et moi, et ces deux moitiés ne se sont jamais rencontrées », écrit-il. Le cinéaste aurait ainsi une sorte de double maléfique qui le rattraperait toujours, auquel il ne pourrait pas échapper, comme un reflet déformé de sa véritable personnalité. On se demande si ses réponses lapidaires à nos questions ne sont pas dues à cela : un refus d’être réduit à une seule de ses facettes. Nos interrogations un peu geek sur son usage du très gros plan, dont le morcellement évoque déjà des corps coupés, le laissent muet. Il nous adresse un sourire gêné quand on le lance sur la littérature ésotérique qu’il a épluchée pour sa trilogie des mères : Suspiria, Inferno et La Troisième Mère. Et quand on l’interroge sur son maniérisme, l’expressionnisme des couleurs, le baroque des décors à double fond avec lesquels il sublime les pires supplices, il lâche poliment : « Je suis un peu fatigué… »

L’autre Dario Argento, peut-être plus fidèle à l’idée qu’il se fait de lui-même, c’est donc celui que l’on a rencontré à travers la lecture de Peur. Plus intime, et donc plus ambigu. C’est tout à la fois un fils (il rend hommage à ses parents qui travaillaient dans le milieu du cinéma), un aventurier (sa fugue de jeunesse en France, passée auprès de prostituées), un père (sa relation tendre et parfois houleuse avec Asia), un séducteur (son amour pour Daria Nicolodi, avec qui il a collaboré sur l’écriture de Suspiria), ou bien même un chercheur (pour Suspiria et Phenomena, il a fait appel à des experts pour filmer de véritables larves Sarcophagia carnaria se nourrissant de chair en décomposition). Une sorte de savant qui, depuis qu’il a découvert Edgar Allan Poe enfant, étudie au fond la peur « comme une forme de vie nouvelle, alien ». Après l’avoir rencontré, on se dit qu’entre tous ces Argento, bien que la lame soit toujours aiguisée, il est impossible de trancher.


: Peur de Dario Argento (Rouge Profond)

« L’Oiseau au plumage de cristal », « Le Chat à neuf queues », « Les Frissons de l’angoisse », « Suspiria », « Phenomena » et « Opéra » de Dario Argento
Ressortie le 27 juin (Les Films du Camélia)