Le cinquième long métrage de l’Américain Sean Baker est le premier à sortir en France. Tourné avec deux smartphones, Tangerine est une virée survoltée dans la vie de deux prostituées trans exerçant dans un quartier chaud de Los Angeles, un territoire peu exploré par le cinéma, qui a transmis son énergie sauvage au film.


« J’habite à huit cents mètres du croisement entre le boulevard Santa Monica et l’avenue Highland, situé à la limite des quartiers plus huppés de Hollywood et West Hollywood, qui est le point de départ de l’histoire », détaille Sean Baker, que l’on retrouve à Paris, éreinté par la tournée de promotion de son long métrage, Prix du jury au dernier festival de Deauville. « Je me demandais pourquoi on ne voyait pas plus cet endroit dans les films. Les studios hollywoodiens ne s’intéressent qu’aux coins glamour de L.A., comme Beverly Hills ou Venice. » Mal famé, le quartier dans lequel se situe l’action de Tangerine est aussi le fief des prostituées transgenres. Le film démarre sur les retrouvailles surexcitées de deux d’entre elles, âgées d’une vingtaine d’années, Sin-Dee (Kitana « Kiki » Rodriguez) et Alexandra (Mya Taylor), alors que la première sort tout juste de prison. « Le scénario est venu en traînant avec Mya et Kiki, que j’ai rencontrées par le biais d’un centre LGBT du quartier. Ce sont des figures marginales, peu représentées au cinéma, ou alors dans le rôle de victimes. Je voulais leur offrir une histoire dont elles seraient les héroïnes. » Autour d’un beignet de Noël au Donut Time, Alexandra apprend à Sin-Dee que son mec (qui est aussi son mac) l’a trompée avec une « morue » (raw fish en version originale, comme elles appellent les femmes cisgenres) pendant qu’elle était en taule. Une poursuite effrénée – à pied et en bus, puisque les héroïnes sont fauchées – s’engage alors pour retrouver la fille en question et la « Chris-Browner » (comprendre : la tabasser).

Tangerine

L’énergie du film est directement liée à la grande liberté du tournage, pendant lequel Sean Baker a misé sur l’improvisation. « Les filles maîtrisaient bien mieux que nous la manière de parler des gens du quartier… Si on avait prévu une réplique du genre : “Joyeux Noël, ma belle !”, elles s’insurgeaient : “Non ! C’est : ‘Joyeux Noël, bitch !’” » Par téléphone, Mya Taylor précise, sans fausse modestie et avec la même gouaille que dans le film : « Sean et moi n’avons pas la même personnalité. Je voulais mettre de moi dans les dialogues, c’est ce qui les rend drôles. » Malgré tous les points communs qu’elle a avec son personnage – elle est trans, noire américaine et elle s’est prostituée dans ce même quartier après que sa famille l’a rejetée quand elle a commencé sa transition sexuelle –, elle se défend d’avoir complètement inspiré le rôle. Le cinéaste explique s’être nourri, pour construire son récit, de certaines anecdotes que lui avaient racontées les actrices, mais surtout de ce qu’il avait lui-même pu observer dans le quartier : « Par exemple, la façon dont les flics bondissent de leur voiture, chopent quelqu’un et le palpent pour trouver de la drogue. Ils ont aussi ce geste systématique : ils prennent le pouls des gens pour voir s’ils sont sous crystal meth. » Cette substance stimulante circule abondamment dans la zone et rend les consommateurs très nerveux. « Le quartier est un peu dangereux, on était sur nos gardes. Cette énergie a imprégné le film et a dicté son style. » À mesure que les filles progressent dans leur recherche, s’embrouillant avec des clients et des collègues dingos et avançant parallèlement à un chauffeur de taxi arménien qui court après Sin-Dee, le film multiplie les séquences clipées, pulsées à coups de jump cuts, de musique dubstep et de crises d’hystérie.

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Tangerine

VITAMINE C

Avec son sujet trash, son esthétique flamboyante et ses personnages marginaux, Tangerine rappelle les premiers films de John Waters, comme Pink Flamingos et Polyester, avec lesquels il partage aussi une même économie précaire. « Mon film précédent, Starlet, a coûté 235 000 dollars, et celui-ci, moins de la moitié. À cause de ces moyens très réduits, on a décidé de filmer avec deux iPhone 5s. » Cette contrainte technique s’est finalement révélée avantageuse : « Ça mettait les acteurs plus à l’aise, ils n’étaient pas intimidés par la caméra. Pour filmer Sin-Dee sortant du Donut Time, par exemple, j’ai roulé à vélo à côté d’elle avec le téléphone à la main. On l’a aussi accroché au bout d’une perche de peintre pour faire des travellings en plongée. En découvrant les premiers rushes, mon producteur était un peu inquiet, c’était très différent de mes précédents longs métrages. » Si le sordide contexte de Tangerine est exhibé dans quelques scènes (comme celle qui montre une chambre d’hôtel miteuse où s’entassent des prostituées et leurs clients aux corps hors normes), le film est allégé, le reste du temps, par l’humour des dialogues et un parti pris esthétique malin, une douce lumière orangée qui baigne la première partie du film et a inspiré le titre du long métrage (qui signifie « mandarine » en français). « À Los Angeles, la teinte du ciel est due à la pollution. En plus, comme on a tourné en hiver, la lumière du soleil était rasante, on profitait d’une longue heure dorée [le moment qui précède le coucher du soleil, ndlr]. » Pour son prochain film, Sean Baker compte changer de décor et de sujet : il s’apprête à tourner cet été une histoire sur des enfants à Orlando, en Floride. Espérons que l’énergie brute de la jeunesse fasse jaillir autant d’inventivité chez le réalisateur que les deux héroïnes de Tangerine.


Tangerine
de Sean Baker (1h26)
avec Kitana « Kiki » Rodriguez, Mya Taylor…
sortie le 30 décembre