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Critique: Douleur et Gloire, l’introspection abyssale de Pedro Almodóvar

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Dans Douleur et gloire, son déchirant dernier film, partiellement autobiographique, et en Compétition à Cannes, Pedro Almodóvar choisit Antonio Banderas pour incarner un réalisateur qui n’arrive plus à créer. Almodóvar s’ouvre comme jamais dans ce récit endolori en forme de quête de sens : celle d’un éminent cinéaste angoissé et démuni, peut-être précisément parce qu’il n’a plus rien à prouver.

Alors que s’organise une projection de Sabor, son coup d’éclat cinématographique d’il y a plusieurs décennies, le réalisateur solitaire Salvador Mallo (Antonio Banderas) contacte l’acteur principal du film avec qui il est brouillé. Moins pour se rappeler le bon vieux temps que pour se réfugier dans l’héroïne – cet acteur est toxicomane. Comme pour vivre son désarroi, dans un état second, groggy; c’est la façon dont nous aussi traversons le film, avant d’être pris par une intense émotion. L’œuvre de Mallo paraît ne plus avoir d’importance pour lui; désinvolte, il va jusqu’à se déposséder d’un texte très intime en le confiant à ce comédien rival, lui disant qu’il peut se l’approprier en tant qu’auteur pour le jouer au théâtre…

Pedro Almodóvar ne se ménage pas, à travers ce personnage qui lui sert d’alter ego et qui incarne tout son sentiment d’usure et ses doutes malgré un parcours jalonné de succès. Enfant terrible de la Movida espagnole dans les années 1980, Almodóvar est progressivement devenu ce mastodonte auquel on déroule automatiquement le tapis rouge de la sélection cannoise. Comment se renouveler, rester effronté, quand on a déjà atteint son acmé artistique? Il y a quelque chose du Huit et demi de Federico Fellini (1963) dans cette manière à la fois abrupte et mélancolique qu’a le cinéaste de se confronter à ce que veut dire vieillir pour un artiste, d’apprivoiser le vide façon matador.

RAVIVER LA FLAMME

Almodóvar s’empare de ces douloureuses questions en convoquant des fantômes de sa filmographie, à commencer par ses acteurs fétiches : Penélope Cruz, à qui il confie le rôle secondaire d’une femme inspirée de sa propre mère, figure qui tourmente Mallo dans les nombreux flash-back sur l’enfance rurale et précaire de celui-ci; mais surtout Antonio Banderas, dont Almodovar a souvent dit qu’il était l’acteur à travers lequel il se livrait le plus. Dans sa filmographie, c’est un nom synonyme d’emportement impulsif, violent, voire mortifère – c’est le jeune homme trop possessif qui ira jusqu’au meurtre de son rival dans La loi du désir (1988), ou celui qui séquestre une femme en espérant gagner son cœur dans Attache-moi! (1990). Dans Douleur et gloire, son personnage apparaît aux antipodes : il est doux et éteint. Son élan créatif est bloqué par le syndrome de la page blanche, par une peur panique pour sa santé défaillante, mais aussi par le poids de la culpabilité: celle de ne pas avoir saisi l’amour au vol, celle de ne pas avoir été un bon fils.

À 69 ans, Almodóvar semble mener une introspection abyssale: à quel point l’art est-il sa vie? peut-il vraiment le sauver? En voyant Mallo errer comme un ectoplasme apathique, on se dit que les réponses qu’il trouve sont plutôt pessimistes. Mais, perdus dans les méandres tortueux de cette mémoire à vif, le spectateur finit par trouver une ouverture plus éclatante. On garde du film cette réminiscence d’une toute première émotion à la fois érotique et artistique qui, soudain, soulage comme un baume, ravive la flamme au présent.

Douleur et Gloire,
Copyright Studiocanal/El Deseo/Manolo Pavón

Douleur et Gloire de Pedro Almodóvar, Pathé (1h52), sortie le 17 mai.
Photo d’ouverture: Copyright Studiocanal/El Deseo/Manolo Pavón

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