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Pour sa 41e édition, le Cinéma du réel, festival international du documentaire qui se tient jusqu’au 24 mars au Centre Pompidou, nous immerge dans un réel parfois aride. La sélection a mis à l’honneur des personnages souvent en marge (des escort boys livrant leur intimité, des Japonais fascinés par des poupées, des toxicomanes en quête de lien social…). Petit tour d’horizon des cinq films (+ un bonus) qui ont retenu notre attention.

SELFIE
Et si les personnages pouvaient scénariser les films où ils apparaissent ? C’est le parti-pris narratif qu’a choisi l’Italien Agostino Ferrente, et qui prend dans son docu une acuité politique puissante. Le cinéaste a demandé à deux ados du quartier napolitain de Trainao de se filmer grâce à des smartphones qu’ils positionnent en mode selfie. L’exercice donne lieu à la confession amère et sans filtre de Pietro qui, sans avoir peur de pleurer, raconte la mort de son cousin, descendu comme un animal par la police. Avec Alessandro, ils tentent aussi de retrouver le père d’un autre ado tué en mobylette sur le périph, tout en essayant de préserver la frivolité de l’adolescence – des baignades salvatrices aux conversations estivales sur le bord de la ville. Au fond, si Selfie questionne l’éthique de l’image et le voyeurisme de notre époque, il défend aussi une reconquête de l’espace familier, une réappropriation du cadre par ses sujets permise par la technologie. – L.S.

a rosa de azul

A ROSA DE AZUL DE NOVALIS
Le film des Brésiliens Gustavo Vinagre et Rodrigo Carneiro, qui capte la longue confession de leur ami Marcelo Diorio dans son appartement de Sao Paulo, commence par un gros plan de l’anus de celui-ci, comme s’il assumait avec panache et désinvolture d’afficher son narcissisme au spectateur. Dans ce portrait baroque et sans fard (Diorio est très souvent nu, on le voit faire l’amour…) sous forme d’interview (ou de thérapie ?) toujours prolongée par des échappées rêveuses et stylisées, Diorio raconte le rejet qu’il a subi en tant qu’homme gay et séropositif, les aventures avec ses amants de passage, ses fantasmes (il voudrait que son père homophobe le regarde en train de coucher avec un homme), ses lectures (Georges Bataille, Novalis…). On pense à Portrait Of Jason (1967) de Shirley Clarke pour le dispositif de l’entretien avec un personnage flamboyant qui prend presque la mise en scène en charge, mais aussi un peu aux films de Derek Jarman (WittgensteinEdward II) pour l’art qu’a le film de mélanger le sacré et le profane. – Q.G.

ICI JE VAIS PAS MOURIR
Les réalisateurs Edie Laconie et Cécile Dumas ont filmé dans la salle de shoot qui a ouvert en 2016 dans l’hôpital Lariboisière à Paris visant à ce que la consommation de drogue puisse s’effectuer dans des conditions sanitaires décentes. Si, à travers des entretiens avec des toxicomanes, le documentaire communique toute leur détresse et toute leur rupture avec la société (des plans furtifs montrent la colère des voisins affichant à leurs fenêtres des panneaux contre l’arrivée du centre près de chez eux), il montre aussi toute la nécessité de ce lieu dans lequel ils peuvent préserver un semblant de lien social, profiter d’une écoute attentive qui peut éventuellement les aider à relever la tête. – Q.G.

blue boy

BLUE BOY
Dans un bar désert de Berlin, sous des néons colorés, sept escort boys écoutent seuls, face caméra, le son de leurs  voix. L’Argentin Manuel Abromovich leur a demandé de s’enregistrer en racontant les histoires de leurs choix, puis de s’asseoir et d’écouter ces pistes sonores en silence tout en fixant la caméra. L’un d’entre eux a ainsi enregistré une session de racolage ; un autre s’entend raconter ses démêlés avec les flics tandis qu’un jeune d’origine roumaine se confie sur sa difficile intégration. Les jeunes escorts se mettent à nu devant une machine désincarnée –  la caméra – qui capte tout. Salive raclée au fond de la gorge, sourires crispés, gestes nerveux sont autant de signaux qui dévoilent la touchante pudeur de ces garçons magnifiés grâce à une approche stylisée, qui rappelle celle du docu Brothers of The Night de Patric Chiha. Si intimidant soit-il, ce dispositif est comme une porte dérobée donnant accès au monde souterrain de la prostitution. – J.L.

tsuma

TSUMA MUSUME HAHA
La Japonaise Kaori Kinoshita et le Français Alain Della Negra ont promené leur caméra dans le pays du Soleil-Levant et en sont repartis avec des images incroyables d’hommes japonais fascinés par les poupées. Un retraité se livre ainsi sur son premier amour déçu et la mort de sa mère, qu’on devine liés à son premier achat de poupées (son récit prend alors des contours œdipiens) – plus tard, on le voit en plein acte sexuel avec l’une d’entre elles. Modelé sous plusieurs formes (une fiction savoureuse met en scène une poupée qui tente de se suicider, lassée d’être considérée comme un objet sexuel), ce docu captivant (dont le titre se traduit par « épouse, mère et fille ») part aussi à la rencontre des poupées humaines – ces serveuses qui se déguisent en poupées pour plaire à leurs clients. Au point que la frontière entre poupée et être humain devient poreuse, en même temps que la solitude des hommes dans la société nippone se fait plus nette. Sous ses airs de Her de Spike Jonze, Tsuma Musume Haha sent fort le silicone et la soif d’amour.  – J.L.

BONUS : LE VILLAGE (série)

Lussas, petite commune de l’Ardèche, est ce qu’on peut appeler un « village-cinéma ». Dans ce joli hameau, le cinéma documentaire foisonne (notamment grâce au très renommé festival annuel des Etats généraux du film documentaire, en août. Claire Simon y a discrètement posé sa caméra pour suivre en 10 épisodes la création d’un projet visionnaire : Tënk, plateforme de diffusion dédiée au docu d’auteur, lancée en août 2016. La cinéaste s’empare de son sujet avec un sens du romanesque saisissant : c’est à un véritable combat politico-culturel que l’on assiste, avec les débats et les doutes que ça implique. Surtout, elle sait distiller un suspense étonnant (ce projet ambitieux prendra-t-il vie ?) comme transmettre l’énergie et la passion de ceux qu’elles filment. – L.S.


Festival du Cinéma du réel
Jusqu’au 24 mars au Centre Pompidou