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CANNES : « Mektoub My Love : Intermezzo », Abdellatif Kechiche en transe

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Chef d’œuvre hors normes, transe de corps excessifs poussée jusqu’à l’exténuation, Mektoub My Love Intermezzo comblera autant les amateurs de Mektoub My Love Canto Uno qu’il indignera ses détracteurs. Ce clivage est le prix à payer de la démesure : celle du désir monstre et de la sensualité débordante. Celle d’une liberté exubérante dont Abdellatif Kechiche vient une nouvelle fois ravir tout le suc. 

On aimerait ne rien dire de Mektoub My Love Intermezzo. Laisser le spectateur plonger vierge de toute attente dans cette expérience rapportée d’on ne sait quel continent inexploré de la libido. Car ce nouveau film d’Abdellatif Kechiche, d’une radicalité intégrale, ne ressemble à rien de connu. Il fait pourtant bien mine, à l’entame, de reprendre le fil du précédent épisode : après une courte séance photo d’Amin – le protagoniste et alter ego du cinéaste dans sa jeunesse –, le film retrouve son groupe de potes sur la plage de Sète, où déjà les jeunes filles twerkent tandis que les dragueurs tentent de séduire une nouvelle vacancière. Mais cette fois-ci, tout ce petit monde est jeté illico en boîte de nuit, sans passer par les dérives noctambules et les promenades lumineuses qui conféraient à Canto Uno sa splendeur langoureuse.

Ainsi débarrassé du besoin de faire progresser l’intrigue, commence pour Kechiche un travail titanesque dont le précédent numéro, pourtant déjà immense, n’apparait plus que comme un timide préliminaire. Car les trois heures suivantes, Intermezzo nous entraîne dans un tunnel d’extase à la remorque d’Ophélie (Ophélie Bau), bergère fellinienne qui n’en finit plus de rivaliser de chorés torrides avec sa bande d’amies en shorties. Sauf que si elles dansent avec autant d’ardeur, c’est avant tout pour elles-mêmes, comme le balance Ophélie à l’un des mâles de la bande, elle qui semble avide de vivre ses derniers instants de liberté – elle répète inlassablement qu’elle se marie dans trois semaines – dans un pic d’intensité ininterrompu. Dans ce cinéma d’enterrement de vie de jeune fille, toute pudeur, censure ou austérité a donc été priée de rester au vestiaire. 

A l’exception de Canto Uno, jamais un film français n’avait comme Intermezzo donné à ce point l’impression de nous restituer des sensations perdues. Si bien qu’on aurait tort de l’accuser de gratuité, de surenchère dans l’extrême (du désir par exemple : à l’instar de cette scène sublime de cunnilingus non simulée, dans laquelle Ophélie semble vouloir arracher le maximum de plaisir possible à son partenaire pour son seul compte). Ici, les limites avec lesquelles joue Kechiche sont d’abord celles du spectateur.

Enfoncé dans son siège, intimidé par le déluge de voluptés, il est à l’image du gentil Amin qui n’ose esquisser la moindre caresse, ni profiter de ces baisers accueillis comme des averses malvenues. Prisonnier des images (celles qu’il photographie, mais aussi qu’il aimerait tourner : comme ce scénario qu’il confesse écrire sur des robots doués d’un amour pur), la camisole d’Amin est en miroir de celle du spectateur. Dans l’œil du cyclone hédoniste, au beau milieu d’un orgasme collectif qui ne le concerne pas, l’un et l’autre assistent navrés au spectacle de leur propre folie. Celle qui consiste à ne pas sortir tous les soirs, à se refuser par prudence à l’extase d’une chaude nuit de danse, ou à n’avoir jamais su se déhancher pendant trois heures. Rendons grâce à Kechiche d’avoir si génialement saisi, dans un film démentiel, cette ivresse et ce désir que nous avions oublié de vivre. 

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