Alors voilà, Cannes 2018 s’est achevé et, au terme d’une édition placée sous l’éclatante domination du cinéma asiatique (toutes sélections confondues, Les Éternels du Chinois Jia Zhang-ke, Burning du Sud-Coréen Lee Chang-Dong, Asako I & II du Japonais Ryusuke Hamaguchi, Un grand voyage vers la nuit du jeune Chinois Bi Gan, Mirai du Japonais Mamoru Hosada nous ont tous éblouis), on est ravis de la Palme d’Or attribuée à Hirokazu Kore-eda pour le sensible et délicat Une Affaire de famille. Retour en six points sur les thèmes et tendances qui ont animé ce 71ème festival – un très bon crû.

FÉMINISME
Le mot était sur toutes les lèvres en cette édition post-affaire Weinstein, et c’est tant mieux. Le discours courageux et puissant d’Asia Argento lors de la cérémonie de clôture a enfoncé le clou : « Parmi vous, dans le public il y a ceux que l’on devrait pointer du doigt pour leur comportement envers les femmes. Vous savez qui vous êtes. Plus important encore, nous savons qui vous êtes. » Engagée, la présidente du Jury Cate Blanchett était parmi les 82 femmes à gravir les marches du Palais le 14 mai pour appeler à la parité et à l’égalité salariale dans l’industrie du cinéma – montée des marches organisée par le collectif 5050 pour 2020 qui, dès le lendemain, faisait signer au délégué Thierry Frémaux une charte engageant notamment à plus de transparence sur la composition des comités de sélection. Côté films, il y eut comme d’habitude peu de réalisatrices en compétition officielle (la Française Eva Husson, la Libanaise Nadine Labaki et l’Italienne Alice Rohrwacher), mais le féminisme était bel et bien au cœur de plusieurs récits : Les Eternels de Jia Zangke est centré sur une femme déterminée et increvable évoluant dans le milieu de la pègre et qui prend une revanche placide sur celui qui l’a trahie ; Trois visages de l’Iranien Jafar Panahi rend hommage au cinéma de son compatriote Abbas Kiarostami en se concentrant sur les rapports hommes-femmes dans l’Iran contemporain.

La parité avait été adoptée parmi la sélection de la Semaine de la critique (avec notamment le très beau Fuga de la Polonaise Agnieszka Smoczynska, chronique de l’infernal retour au foyer pour une femme devenue amnésique), et on a pu apprécier une grande et belle variété des regards féminins dans les sélections parallèles. A défaut de toutes les nommer, citons Gaya Jiji, cinéaste syrienne s’intéressant à une jeune femme prise dans la léthargie de l’immédiat avant-guerre civile et qui s’interroge sur ses désirs (Mon tissu préféré, Un Certain Regard) ; Debra Granik qui signe avec Leave No Trace (Quinzaine des réalisateurs) un film de survie centré sur un duo père-fille dans l’Amérique des misfits. On fait encore mieux l’année prochaine ?

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TRIANGLES
Cette année, les amoureux ont consommé leur passion à distance (Cold War du Polonais Pawel Pawlikowski et son couple sans cesse séparé par les soubresauts de la Guerre Froide ; Plaire, aimer et courir vite de Christophe Honoré, sur la relation surtout téléphonique entre un étudiant breton et un écrivain parisien), mais ils ont surtout été pris en sandwich. Le motif du triangle amoureux a servi tour à tour de réflexion politique et sociale (l’amant riche et l’amant pauvre dans Burning de Lee Chang Dong, chronique de la mélancolie de la jeunesse qui mue en polar ; le travailleur sénégalais pris entre son épouse restée au pays et sa maitresse française dans Amin de Philippe Faucon à la Quinzaine), d’ode à la transmission entre les générations (l’amant jeune et le mari expérimenté dans le russe Leto de Kirill Serebrennikov, plongée en noir et blanc dans la scène punk de la Russie communiste) ou d’étude sur le fantasme et le réel en amour (l’amant perdu et fantasmé et son sosie bien présent mais moins excitant dans Asako I & II du Japonais Ryusuke Hamaguchi, mais aussi dans la comédie En liberté ! de Pierre Salvadori, chassé croisé amoureux dans lequel l’imagination joue un rôle central). Dur de choisir.

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RADICALITÉ
Thierry Frémaux l’avait annoncé dans la conférence de presse inaugurale du festival : « Il faut interroger nos pratiques, nos traditions, on veut questionner le futur. » Ce désir de radicalité s’est exprimé dès l’annonce des films en sélection officielle : la Compétition était truffée de jeunes cinéastes quasi inconnus, à commencer par l’Égyptien Abu Bakr Shawky qui signait avec Yomeddine son premier film, fable tragicomique humaniste centrée sur un lépreux. Le terrain politique était comme toujours bien occupé, parfois au dépends de la mise en scène (caméra épaule qui filme de façon très directe et crue) et de la subtilité, qu’il s’agisse de dénoncer les conditions de vie des enfants au Liban (Capharnaüm de Nadine Labaki, prix du Jury), la grande misère qui touche une partie de la population russe (Ayka de Sergey Dvortsevoy, prix d’interprétation féminine pour Samal Yeslyamova), ou le sort horrible réservé aux femmes dans les territoires occupés par Daech (Les Filles du soleil d’Eva Husson). Chez Spike Lee aussi, la mise en scène se faisait discrète au profit du propos, très engagé contre l’Amérique de Trump, à travers l’histoire vraie d’un policier noir ayant infiltré le Ku Klux Klan dans les années 1970 (Blackkklansman, Grand Prix). Dans sa puissante épopée sociale En Guerre, Stéphane Brizé reconstituait quand à lui de façon ultra réaliste et documentée (en intégrant des images d’infos télévisuelles tournées par ses soins) la lutte acharnée d’un groupe d’ouvriers contre la délocalisation de leur usine.

Mais c’est le doyen de la compétition, Jean-Luc Godard, 87 ans, qui livrait avec son Livre d’image (Palme d’or spéciale, drôle de prix décerné pour la première fois cette année) le film le plus radicalement politique dans tous les sujets qu’il embrasse (le pouvoir du dispositif image-son, l’échec d’une cohésion européenne, la représentation fantasmée et raciste du monde arabe au cinéma et dans les médias…), et le plus formellement fou (collage d’images et de sons dans lequel il joue sans cesse avec les formats d’images et le système de sonorisation 7.1 pour nous faire prendre conscience du médium et de son pouvoir de manipulation). Au cours de cette grande réflexion, il brasse aussi une somme d’images issues de reportages télé, pointant en creux le fait qu’on les absorbe passivement même quand elles alertent sur la souffrance humaine.

La radicalité de cette édition s’est enfin illustrée dans les formes. Citons ainsi les deux grands chocs visuels de cette édition : Un long voyage dans la nuit de Bi Gan (Un Certain regard), dont la dernière heure est un subjuguant voyage halluciné en plan-séquence et en 3D, et Climax de Gaspar Noé, trip horrifique et dingo en huis clos dans une boîte avec des danseurs de voguing, nous ont offert du pur plaisir sensoriel.

EN PLEIN QUEER
« Queer est l’avenir », prédisions-nous en couverture de notre numéro de février consacrée aux Garçons sauvages de Bertrand Mandico, que nous interrogions sur le cinéma queer en dossier au côté de son « frère de cinéma » Yann Gonzalez. Autant dire qu’à Cannes, on avait d’énormes attentes sur le moyen métrage du premier, Ultra Pulpe (montré à la Semaine de la critique), et sur le deuxième long métrage du second, Un couteau dans le coeur (Compétition officielle). Miracle : on n’a pas été déçus. Chez Mandico, une réalisatrice et son actrice se séparent sur le plateau de leur improbable film érotico-trasho-apocalyptique, tandis que chez Gonzalez, une productrice de pornos gays tente désespérément de reconquérir sa monteuse en se lançant dans un film plus ambitieux, alors qu’un tueur masqué de cuir et armé d’un gode-couteau décime un à un les membres de l’équipe.

On se réjouit de ces propositions sublimes et dingues, qui conjuguent la flamboyance et la noirceur, le romantisme et le second degré, et rebattent les cartes de l’imagerie gay en dépassant les histoires de coming-out auxquelles ce cinéma a longtemps été cantonné. Quant au Belge Lukas Dhont, auréolé de la Caméra d’or, du prix d’interprétation Un Certain Regard pour Victor Poster et de la Queer Palm avec l’attachant Girl, il échappe aux clichés sur la transidentité en centrant autant son récit sur les difficultés inhérentes à l’adolescence que celles relatives à sa transition et, surtout, en proposant de très belles séquences familiales entre Lara, l’héroïne, et sa famille aimante, toujours solidaire.

Mais si ces trois œuvres éclatantes montrent qu’on peut aujourd’hui tisser des histoires plus libres à partir de personnages LGBTQ, une autre paire de films en miroir vient rappeler la bonne ambiance qui règne encore dans certains pays et milieux… Dans le beau Rafiki de Wanuri Kahiu, (Un Certain regard), deux lycéennes tombent amoureuses au Kenya puis tentent de faire face au rejet total de leurs proches, dans une société hyper macho et homophobe. Même combat pour les deux jeunes gitanes espagnoles de Carmen Y Lola d’Arantxa Echevarria (Quinzaine des réalisateurs), qui ont bien du mal avec leurs familles ultra-cathos. On espère fort qu’une lame queer va bientôt venir décorseter tout ça.

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BABY BLUES
Parfois pas très joyeux, les films cannois en remettaient une couche en faisant éprouver à de pauvres bambins toutes les galères de la terre – l’innocence brisée était l’un des grands thèmes de ce festival et, parce que les problèmes du monde contemporain étaient vus à hauteur d’enfant, la douleur qui en découlait paraissait plus vive encore. Ayka, le film désespéré du Russe Sergei Dvortsevoy sur le parcours bien rude d’une immigrante livrée à elle-même dans un Moscou glacial, commence par l’abandon d’un nouveau-né ; l’émouvant Capharnaüm de Nadine Labaki raconte l’errance et la survie d’un enfant pauvre (exceptionnel Zain Alrafeea) et d’un bébé dans un Beyrouth immense, dangereux et tortueux, quand dans Une affaire de famille Hirokazu Kore-eda filme avec une infinie tendresse l’adoption d’une fillette battue par sa mère par une famille recomposée. Tabou ultime: les cinéastes n’ont pas hésité à filmer, souvent de façon spectaculaire et frontale, des enfants morts : ainsi chez Eva Husson pour évoquer les familles détruites par Daesh au Kurdistan (Les Filles du soleil), et, avec tout le mauvais esprit et l’humour noir qui les caractérisent, chez Gaspar Noé (le dément Climax) et Lars Von Trier (le très sombre The House That Jack Built). Cette année, Cannes, c’était vraiment «shoote dans le bébé».

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MAIS ON A RI
Excellente nouvelle : la comédie française est revenue en force et en forme sur la Croisette. Loin des Christian Clavier-movies ou des adaptations de BD foireuses, certains Français ont fait preuve d’une inventivité ou simplement d’un savoir-faire comique inattendus. D’abord, avec En Liberté à la Quinzaine, Pierre Salvadori a proposé une comédie extrêmement drôle, bien écrite et rythmée avec Adèle Haenel en inspectrice qui découvre que son mari décédé, flic aussi, était ripou. Il repart avec le prix de la SACD et c’est bien mérité. On a aussi pu voir Isabelle Adjani, en mode Ab Fab déglinguée, et Vincent Cassel, en péperlito complotiste, seconds rôles parfaits dans Le Monde est à toi, la comédie d’action sous influence Scarface réussie de Romain Gavras (à la Quinzaine). Avec Guy (Semaine de la Critique), Alex Lutz signe lui un mockumentary étonnant sur un vieux chanteur de variété qu’il incarne grimé à la Catherine et Liliane mais qu’il joue tout en retenue et en élégance. Enfin, et on peut vous dire qu’on est nous-même éberlués par cette nouvelle : on a aimé le film de Gilles Lellouche présenté hors-compétition, Le Grand Bain, comédie chorale à la The Full Monty dont le casting malin (Matthieu Amalric, Guillaume Canet, Philippe Katerine…) s’expose avec une belle autodérision – vive les moules-bites, les bourlets et les poils dans le dos. Le film fait exister chacun de ses personnages, des quinquas paumés qui tentent le championnat mondial de natation synchronisée. Ça ne vole pas très haut, mais ça flotte ; c’est déjà pas mal.