Le réalisateur canadien délaisse le porno pour un temps. Mais le chef de file du mouvement queercore n’a rien perdu de sa radicalité. Venu de l’univers des fanzines et de la culture punk, celui qui s’est autoproclamé « pornographe réticent » a longtemps été confiné dans les sphères underground où il réalisait des films explicites et politiques. Avec Gerontophilia, il signe un grand film romantique sur l’idylle entre un ado et un vieillard. Portrait d’un cinéaste très fleur bleue.


Bruce LaBruce a toujours été un grand sentimental. C’est même, avec Hustler White (1996), le réalisateur à l’origine du plus long baiser gay de l’histoire du cinéma. Mais c’est aussi un auteur très sexuel. Gerontophilia ne déroge pas à la règle, même s’il ne comporte aucune scène porno. Le film a beau être très doux, tout en ralentis et en gentilles caresses, et avancer une critique louable sur la manière dont les vieux sont traités en hospice, il parle tout de même de fétichisme. Pour l’activiste et théoricienne Marie-Hélène Bourcier, qui, dans son ouvrage Queer Zones : Politiques des identités sexuelles, des représentations et des savoirs, a analysé les films de Bruce LaBruce, « ce n’est pas parce qu’il n’y a pas de scènes codées explicites que le film n’est pas sexuel. Il y a une attitude positive sur la sexualité que l’on ne retrouve pas ailleurs. Je pense notamment à la scène où l’on voit un pensionnaire de l’hospice se branler sur un magazine et au regard bienveillant que porte Lake, le jeune garçon gérontophile, sur ce geste. »

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Bruce LaBruce dans « Hustler White »

PORNOGRAPHE RETICENT

Bruce LaBruce a la même tendresse pour les rebuts de la société que dans ses œuvres précédentes. Ce qui change, c’est le budget, le plus important de toute sa filmographie. Car LaBruce vient de l’undergound. Il est considéré comme l’un des fondateurs du mouvement queercore, qui fusionne les questions de genre et de sexualité à la scène musicale punk. Après une enfance dans une ferme de l’Ontario, il passe par l’université dans le but de devenir journaliste. Mais il change vite de braquet en fréquentant G. B. Jones, une artiste charismatique avec laquelle il va créer, au début des années 1980, le fanzine J.D.s. LaBruce raconte : « C’était un bon moyen pour expérimenter plusieurs disciplines. Je prenais des photos, je posais nu, je commençais à me mettre à la pornographie, j’écrivais des nouvelles ou des manifestes dans lesquels j’attaquais les franges bourgeoises et assimilationnistes du mouvement gay. Je trouvais que le punk avait plus d’intérêt et de style. »

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Le fanzine queercore J.D.s

Comme toutes les étiquettes, LaBruce refuse celle de l’icône queer. « J’ai toujours eu du mal avec ce terme idéologiquement très chargé. J’ai l’impression qu’il n’avait rien à voir avec des sujets qui me préoccupaient comme les problèmes de racisme, de sexisme ou de transphobie dans les communautés gays », précise le cinéaste. Dans ses films, la fille révolutionnaire est un personnage récurrent. C’est encore le cas avec Désirée dans Gerontophilia. Par son parti pris féministe, l’œuvre de LaBruce dépasse le seul combat gay. Marie-Hélène Bourcier analyse ce rejet du mot « queer » : « Je crois aussi qu’il veut se démarquer du côté intello des Todd Haynes et compagnie qui ont appris à faire du cinéma en lisant Derrida. C’est eux qu’il vise quand il dit qu’il n’a rien à voir avec des fils de riches bardés de diplômes en sémiologie qui font des films de métaphores filées sur le sida avec des acteurs tout droit sortis du magazine The Advocate. » Si bien que LaBruce préfère s’autodéfinir comme un « pornographe réticent », selon le titre de son livre paru en 1997. Angélique Bosio, réalisatrice du documentaire The Advocate for Fagdom consacré au cinéaste, évoque cette ambivalence : « Il n’a aucun problème à se mettre en scène et à montrer du porno, mais, en même temps, au départ, ce n’est pas non plus un acte de foi. Je pense qu’il ne rêvait pas d’être un pornographe provocateur, même si aujourd’hui il accepte totalement cette image. Ça lui a déjà permis de financer ses films avec Jürgen Brüning, un producteur qui le suit depuis le début et accepte le mélange entre art et porno. »

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« Skin Flick » de Bruce LaBruce

Cela le conduit souvent à proposer plusieurs versions de ses films, une mouture soft et plus narrative, et une autre plus hard, plus « vendeuse », avec beaucoup plus de sexe et moins de parlote. « La première fois que j’ai fait ça, c’était avec Skin Flick (1999), qui était comme un porno castré, car je coupais les séquences de pénétration. Parfois, ce procédé change carrément l’histoire. Dans la version soft de L.A. Zombie (2010), l’alien joué par François Sagat a une fausse bite d’extraterrestre. Techniquement, ce n’est pas un porno, mais ça reste visuellement extrême. Pour la variante hard, c’est sa vraie queue, donc on peut penser que c’est un SDF qui croit venir d’une autre planète. »

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« L.A. Zombie » de Bruce LaBruce

L’une des choses les plus intéressantes chez Bruce LaBruce, c’est qu’il est pétri d’ambiguïtés et de contradictions. « Il est contre le mariage gay, parce que ça s’approche trop de la norme, d’une institution. Sauf qu’il est marié à un réfugié de Cuba, un prêtre de la santeria [religion d’origine africaine, très populaire à Cuba, ndlr]. En fait, il s’écarte de tout regroupement idéologique ou politique », précise Angélique Bosio. S’il y a bien un sujet ambivalent et matière à polémique dans son œuvre, c’est celui de son fétichisme face à la culture skinhead. Dans Skin Flick, on peut voir un jeune skin se masturber et jouir sur un exemplaire de Mein Kampf. LaBruce explique : « Dans les années 1980, j’avais un boyfriend hétéro qui se prostituait. Après notre rupture, il est devenu skinhead et s’est fait laver le cerveau avec cette idéologie raciste. Bien que je réprouve celle-ci, je le trouvais très hot quand il retirait son tee-shirt. »

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Gerontophilia de « Bruce LaBruce »

EQUIVOQUE

Dans le documentaire d’Angélique Bosio, tout l’entourage de LaBruce est clair : il est attiré par ceux qui vont lui casser la gueule. Au début des années 1990, dans un programme télévisé du câble intitulé Glenda and Friends que son ami Glenn Belverio avait lancé à New York, on peut par exemple voir LaBruce, déguisé en flamboyante drag-queen et défoncé aux poppers, aller provoquer des intégristes en leur demandant de le guérir de son homosexualité. Les films de LaBruce sont toujours politiques, mais surtout équivoques. Dans The Raspberry Reich (2004), il met en scène un groupe de terroristes marxistes visant la révolution sexuelle, avec des slogans parodiés tels que : « No revolution without sexual revolution. No sexual revolution without homosexual revolution. » Si le réalisateur adhère aux idéaux de ses personnages, il s’en prend aussi au côté glamour, à l’aspect radical chic que peut prendre leur combat. « C’est comme quand tu vois ces mecs avec des tee-shirts de Che Guevara dans les bars gays, qui ne se rendent pas compte que c’était un horrible homophobe. » Pour Angélique Bosio, ce n’est pas qu’une critique de sa part, c’est aussi Bruce, en tant qu’ado innocent, qui est figuré. Selon elle, il aurait très bien pu lui aussi avoir un poster du Che dans sa chambre, parce qu’il le trouvait sexy : « Il y a vraiment chez lui ce côté “syndrome de Stockholm” : c’est le kidnappé qui tombe amoureux de son kidnappeur dans The Raspberry Reich, c’est son amour pour les skins. Il tourne en ridicule sa propre fascination, mais, au final, Bruce est comme une jeune fille sortie du couvent qui tombe amoureuse de son premier braqueur de banque. » Un mec qui aime se faire casser la gueule, donc, mais avec tendresse et beaucoup d’amour.