Comme le diable, le cinéma se loge dans les détails. Geste inattendu d’un acteur, couleur d’un décor, drapé d’une jupe sous l’effet du vent : chaque mois, de film en film, nous partons en quête de ces événements minuscules qui sont autant de brèches où s’engouffre l’émotion du spectateur. Ce mois-ci : une fenêtre insistante, dans L’Amant d’un jour, de Philippe Garrel (2017).


C’est une journée ordinaire, Ariane rentre dans l’appartement qu’elle partage avec Gilles et où depuis peu, Jeanne se repose à leurs côtés d’un chagrin qui lui a pris toutes ses forces. Jeanne est la fille de Gilles, elle a l’âge d’Ariane. Elle pleure la moitié de son temps depuis qu’elle a été quittée, avec des sanglots furieux qui lui coupent le souffle. Quand Ariane referme la porte, il lui faut un moment pour voir: Jeanne, qui n’en peut plus, et qui n’a pas trouvé mieux pour prouver la cruauté de celui qui ne l’aime plus, Jeanne est accroupie sur le rebord de la fenêtre, prête à bondir, elle va se tuer. Dans la pièce à contre-jour, la fenêtre fait un trou de blancheur aveuglante, et c’est dans ce trou blanc que Jeanne veut tomber – suicidée, surexposée, bue par un écran de cinéma. Alors Ariane se précipite, tire Jeanne qui bascule en arrière et tombe, plutôt que dans ce blanc, sur un lit. Jeanne se débat, crie. Ariane la chevauche et appuie fort pour la plaquer sur le lit, loin de la fenêtre qui veut l’aspirer comme un siphon. C’est un exorcisme: Ariane met toutes ses forces pour sortir de Jeanne sa pensée de mort. Je comprends que t’aies mal mais ça va passer, dit-elle, je te jure que ça va passer. Et tandis qu’Ariane insiste, et que les sanglots de Jeanne commencent à se tarir, Garrel regarde à nouveau la fenêtre.

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C’est le même plan qu’un peu plus tôt, rigoureusement: il ne manque que Jeanne sur le rebord. Pendant cinq secondes exactement, Garrel oublie les filles pour filmer la fenêtre. Pourquoi la fenêtre, à nouveau? Pourquoi cette fenêtre vide, maintenant que la suicidée ne se suicide plus? Le plan bouleverse et terrifie à la fois, parce qu’il est évidemment l’image du suicide accompli: en filmant la fenêtre, Garrel nous donne l’image qu’on aurait vue si Jeanne avait sauté. Si bien qu’on a beau l’entendre finir de pleurer à deux pas du cadre, Jeanne meurt tout de même un peu avec ce plan. Elle meurt dans un autre film de Garrel: n’importe lequel ou presque (par exemple La Frontière de l’aube où Louis Garrel, fils de Philippe et frère d’Esther qui joue ici Jeanne, se jetait lui-même dans le vide) avant les trois derniers, La Jalousie, L’Ombre des femmes et L’Amant d’un jour, où l’on n’arrive plus à se suicider. Il n’y a que Garrel pour imaginer un plan pareil, et pour regarder l’échec d’un suicide, à travers une fenêtre vide, avec autant de soulagement que de regret. Mais si ce plan est aussi beau, c’est peut-être plus simplement parce qu’il donne raison à Ariane, qui disait: ça va aller. Jeanne est bel est bien morte, poussée par son chagrin, et c’est ce que nous montre la fenêtre vide. Mais elle est morte pour renaître aussitôt, et sur le lit elle hurle en fait comme un nouveau-né. Le film au fond ne raconte que ça, retrouvant la temporalité cyclique des films de Garrel sur une gamme plus légère, plus frêle, plus jeune fille: comment le chagrin finit toujours par passer, pour préparer d’autres chagrins, qui passeront à leur tour. Tout au bout du film, la renaissance aura opéré si bien que Jeanne ignorera tout bonnement avoir jamais souffert. On lui dira qu’elle semble aller mieux et elle répondra, comme si on lui parlait d’un rhume : pourquoi, j’étais malade ?