Comme le diable, le cinéma se loge dans les détails. Geste inattendu d’un acteur, couleur d’un décor, drapé d’une jupe sous l’effet du vent : chaque mois, de film en film, nous partons en quête de ces événements minuscules qui sont autant de brèches où s’engouffre l’émotion du spectateur. Ce mois-ci : une tornade venue de l’intérieur du cinéma, dans Twister de Jan de Bont.


Ce n’est pas vraiment un détail : c’est une idée, la plus belle du film. Idée splendide déguisée en détail, et qui crève l’écran – pour de bon. Détail autour de quoi tout le film s’enroule, comme une tornade. Une tornade, le film nous l’apprend justement, cela peut se chasser comme un animal: Twister (Jan de Bont, 1996) est un safari dédié au vent, une version climatique et dantesque de Hatari. Mais sa vitesse rappelle un autre film de Hawks. Twister est une comédie du remariage jumelle de La Dame du vendredi : un homme et une femme, qui se sont aimés follement puis ont rompu, s’aiment de nouveau parce qu’il y a, pour les réunir, un amour conjoint pour la vitesse – vitesse du journalisme chez Hawks, vitesse ici des vents. Bill (Bill Paxton) et Jo (Helen Hunt – la chasseuse) sont, donc, des chasseurs de tornades, que le film suit au pas de course pour étancher leur soif qui est aussi la nôtre: soif de sublime qui pousse Bill et Jo au-devant des prodiges terrifiants de la nature, soif identique qui nous pousse vers ceux cataclysmiques du blockbuster.

Car la tornade, c’est l’expression la plus limpide d’un désir de destruction vers quoi nous pousse l’élan naturellement apocalyptique du cinéma: tout construire (des décors, des scènes, une histoire) pour tout détruire (qu’il ne reste qu’une charpie de couleurs, des images broyées par leur propre vitesse). C’est ce que dit, ici, le détail qui n’en est pas un. Une troisième tornade est annoncée, on est au mitan du film. C’est un écran qui l’annonce, un écran de télé soudain recouvert de neige électrique. Dehors il y a un autre écran : la scène se joue dans un drive-in. On joue Shining, et la tornade approche derrière l’écran sur lequel monte, au diapason, la furie de Nicholson. Idée sublime, qui naît dans un champ-contrechamp: quand Bill et Jo lèvent les yeux vers le spectacle qui clignote en reflets sur leurs visages, quel est le spectacle? L’orage qui gronde au loin avec sa promesse de tornade? Ou celui de Kubrick sur l’écran du drive-in? C’est que le contrechamp associe les deux, Nicholson et la tornade, avec une rigueur admirable. Nicholson frappe à la porte de la salle de bain, et des éclairs furieux éclatent au fond du plan pour parler à sa place – plus de « Little pigs, let me come in! » ici, mais un coup de tonnerre d’éloquence égale. Sa hache fend la porte de bois, et c’est l’écran du drive-in qui se déchire, éventré par la tornade, si bien que la scène déploie à l’extrême la violence de Shining, avalé de l’intérieur par la fureur de son personnage, pulvérisé par lui-même, liquidé par autophagie – l’écran est finalement réduit en miettes à l’instant précis où Nicholson passe la tête à travers la porte.

Rien à voir avec la météo. Twister nous demande plutôt : jusqu’où veut-on voir satisfait cet appétit de destruction que Bazin avait désigné comme « complexe de Néron » ? Une fois qu’il a tout détruit, faut-il encore, pour nous plaire, que le film se détruise lui-même?