Ce mois-ci, deux des plus passionnantes cinéastes contemporaines revisitent l’americana, cette mythologie de l’Amérique profonde forgée par le cinéma. Au-delà de leurs nombreux motifs thématiques et formels communs, "American Honey" d’Andrea Arnold et "Certaines femmes" de Kelly Reichardt partagent une même vision de l’Amérique actuelle – multiple, vive, poétique – et instillent les mêmes valeurs d’entraide et d’égalité, réinsufflant de l’espoir à un arrière-pays cabossé.


INVISIBLES

invisibles

Plonger dans le Midwest, c’est sonder l’Amérique blanche et pauvre, celle qui n’intéresse pas vraiment Hollywood. Hors système avec leurs films à petits budgets, Reichardt et Arnold ont eu toute latitude pour représenter ces oubliés : ouvriers esseulés, cow-boys friqués morts d’ennui, parents drogués ou croyants obtus. En entrant dans leurs maisons, leurs véhicules, l’héroïne d’Arnold apprend à leur prêter une oreille attentive, tandis que Reichardt montre comment les ruraux taiseux s’expriment davantage par le corps que par le verbe. En privilégiant les expériences intimes plutôt que les grands drames, les deux films humanisent pleinement les rednecks.

BANDE

bande

Dans American Honey, la jeune héroïne échappe à son misérable destin et à sa solitude en rejoignant une bande de vendeurs itinérants. En l’adoptant d’emblée, l’équipe l’aide à s’émanciper et à se trouver. Relier des inconnus pour révéler la force du groupe, c’est aussi la belle idée de Certaines femmes : en rapprochant par le montage et des échos lointains les destins de femmes terrées dans leur isolement, Reichardt bâtit une communauté qui s’ignore et ouvre discrètement la piste d’une certaine solidarité, tout en célébrant la puissance de la résilience individuelle.

FEMMES

femmes

En hésitant à intervenir pour raisonner un preneur d’otage à la demande de la police, l’avocate de Certaines femmes soulève insidieusement la question : lui demande-t-on parce que l’homme est son client, ou parce qu’elle est une femme, et qu’on la suppose donc empathique et diplomate ? Par ses questionnements et ses héroïnes mutiques ou antipathiques, le film de Reichardt élargit le spectre des représentations de genre. En montrant, elle, une jeune femme seule qui fonce tête baissée vers le danger en y prenant du plaisir et en évitant les ornières, Arnold contrecarre le traditionnel fatum (souvent le viol ou la mort) qui s’abat trop systématiquement sur les héroïnes en galère.

CADRE

cadre

Adeptes du format 4/3 depuis plusieurs films, les deux cinéastes confient trouver le format carré idéal pour filmer leurs personnages. Dans ce cadre, les paysages grandioses du Midwest n’ont plus rien d’écrasant : Arnold les montre de loin, derrière une vitre de voiture, pour mieux mettre le mythe à distance, ou de près, captant les détails d’un champ pour le ramener à l’échelle humaine ; quand Reichardt compose des tableaux minimalistes et apaisants. Elles tranchent ainsi avec la tradition du CinemaScope (notamment utilisé dans les westerns des années 1950) et montrent la nature autrement que comme une force hostile que l’humain doit dompter.

ROUTE

route

Pour connaître l’Amérique profonde, les cinéastes l’ont elles-mêmes parcourue. Pas étonnant, donc, que la route soit aussi importante dans leurs films. Le road trip y est associé à la jeunesse, mais fait plus office de contrainte que de véritable choix : chez Arnold, il faut bouger pour dépasser l’horizon sans espoir de son patelin paumé ; chez Reichardt, on n’ose pas refuser un job qui oblige à faire régulièrement un aller-retour de huit heures sur une seule journée. Le moteur du voyage n’est donc plus un idéal de liberté hérité des années hippies, mais de cruelles contraintes économiques. Ce qui n’empêche pas le voyage lui-même de former la jeunesse…

CHIENS

chiens

Certaines femmes est dédié à une chienne– celle de la réalisatrice –, et le film lui-même est truffé de plans sur des chiens, véritables présences protectrices auxquelles elle prête une grande intelligence. Chez Arnold, un chien participe au road trip comme un membre à part entière de la bande, alors que l’héroïne s’émerveille en silence de l’existence de chaque bête sauvage qui croise son chemin, du plus petit insecte à l’ours le plus sidérant. Dans le regard des deux cinéastes, on sent la volonté de donner de l’importance aux animaux pour mieux faire descendre les humains de leur piédestal, et ainsi placer tous les êtres vivants à égalité.

CENTRE COMMERCIAL

centrecommercial

Andrea Arnold et Kelly Reichardt nous l’ont confirmé en interview : chacune a constaté avec dépit l’importance grandissante des centres commerciaux dans l’Amérique rurale, où ils font figure de derniers bastions du lien social. Dans son film, la première subvertit ce temple de la consommation en y déversant sa tapageuse bande de jeunes qui danse sur du Rihanna et en y installant le coup de foudre entre ses deux héros marginaux. Chez Reichardt, l’avocate campée par Laura Dern est absorbée par un spectacle folklorique amérindien en plein mall, renvoi malaisant à la façon dont l’Amérique a soumis ses populations autochtones.


«American Honey»
d’Andrea Arnold Diaphana (2h43)
Sortie le 8 février
« Certaines femmes »
de Kelly Reichardt LFR Films (1 h 47)
Sortie le 22 février