En 1919, en Allemagne, Anna (Paula Beer) vient fleurir la tombe de son fiancé, mort au combat. Elle y croise un Français, Adrien (Pierre Niney), dont la présence va enflammer son imagination… Deuxième incursion à l’étranger de François Ozon après Angel (tourné en Angleterre en 2007), Frantz est un drame raffiné, en noir et blanc, sur la manière dont la France et l’Allemagne se fantasment.


Quels souvenirs gardez-vous de vos premiers séjours en Allemagne ?
Mon père, qui était biologiste, s’était lié d’amitié avec un professeur de médecine allemand ayant des enfants d’à peu près mon âge. Eux venaient parfois en France, nous dans leur maison près de Hambourg. C’était ma première véritable immersion en dehors de France. Une chose m’avait marqué : les Allemands sont très intéressés par la culture française, mais c’est loin d’être réciproque.   

Frantz est inspiré de Broken Lullaby (1932) d’Ernst Lubitsch, film qui est lui-même adapté d’une pièce de Maurice Rostand publiée en 1930. Quelles libertés avez-vous prises par rapport à ces œuvres ?
Aussi bien dans la pièce que dans le film de Lubitsch, les événements sont racontés du point de vue du jeune Français. J’ai choisi, au contraire, d’être du côté des perdants de la Première Guerre mondiale, les Allemands, et donc de cette jeune fille, Anna. Je trouvais intéressant que le spectateur, comme elle, ne sache rien sur la venue d’Adrien et se demande pourquoi celui-ci vient poser des roses sur la tombe de son fiancé. Cela permettait d’apporter un suspense supplémentaire par rapport à la pièce et au film initiaux.

En épousant le point de vue d’Anna, votre mise en scène prend parfois une tournure très fantasmatique.
Oui. Adrien, par exemple, est idéalisé. Anna est une jeune fille très jeune, qui est pleine d’espoir et vit dans l’imaginaire. Le film raconte sa désillusion. Elle a fantasmé sur la France, sur Frantz, mais la réalité est plus cruelle. Elle l’a rêvée en couleurs, et finalement elle est en noir et blanc. Elle doit aussi mentir à ses beaux-parents pour les protéger. On est dans une période de transparence, de vérité à tout prix, et il me semblait intéressant de dire que, dans certaines circonstances, le mensonge peut adoucir, apaiser les âmes.

Pierre Niney dans le film Frantz

Pierre Niney dans le film Frantz

Selon vous, comment un film sur les relations franco-allemandes pendant la guerre résonne-t-il aujourd’hui ?
Quand j’ai commencé à parler du projet autour de moi, les réactions ont plutôt été sceptiques. C’est surprenant, parce que j’ai tout de suite pensé que cette histoire parlait d’aujourd’hui, de l’Europe, de la fraternité entre la France et l’Allemagne. C’est une ode à la culture comme lien entre ces deux pays – Anna et Adrien échangent sur la littérature, la musique. Pour avoir déjà fait des débats publics après des projections du film, je sais aussi que le film a un écho très fort chez les personnes âgées, qui ont encore beaucoup d’histoires à raconter sur la période.

Quelles œuvres de culture germanique ont été importantes pour vous ?
La découverte de Rainer Werner Fassbinder a été capitale. Son goût pour l’expérimentation ou pour le mélange des genres, son travail avec sa troupe… Quand j’étais étudiant à La Fémis, tout cela m’a touché et m’a légitimé dans mon désir de cinéma. Pour le cinéma allemand, Fassbinder est un poids tel que, depuis les années 1970, on a du mal à voir émerger un nom aussi important. Lorsque j’avais fait la promotion de mon film Gouttes d’eau sur pierres brûlantes [en 2000, ndlr] qui était adapté de l’une de ses pièces, les Allemands étaient dans une forme de rejet, peut-être parce qu’ils avaient connu Fassbinder. Je pense que la nouvelle génération est plus réceptive.

Suivez-vous un peu ce qui se passe dans le cinéma allemand contemporain ?
Dans les auteurs récents, j’aime beaucoup Christian Petzold. D’ailleurs, j’ai voulu avoir son point de vue sur le scénario de Frantz : il m’a donné avis sur des dialogues, m’a suggéré des choses à simplifier… Quand j’étais juré au Festival de Berlin, je m’étais battu pour qu’il ait un prix pour Barbara (2012). Il fait de très beaux portraits de femmes. Je suis impressionné par son travail avec l’actrice Nina Hoss. Avec elle à l’écran, il instaure une distance, un sentiment de froideur, on sent une vie intérieure très forte. J’aime surtout sa sécheresse, la manière franche qu’il a de se confronter à l’histoire de son pays.


Film : Frantz
de François Ozon (1h53)
sortie le 7 septembre