Pour son premier long métrage, l’écrivain Abdellah Taïa livre une adaptation de son roman autobiographique du même nom publié aux éditions du Seuil en 2006. Un regard à la fois tranchant et nostalgique sur son Maroc natal.


Abdellah Taïa est l’une des rares personnalités publiques marocaines à avoir publiquement déclaré son homosexualité dans un royaume où les gays sont tenus à la discrétion – l’homosexualité y est un délit passible de trois ans de prison. Autant dire que la sélection de L’Armée du salut au festival de Tanger en février dernier est une victoire quand on sait que le tournage a été précédé par des manifestations contre les livres de l’écrivain organisées par les étudiants islamistes de l’université d’El-Jadida, ville côtière située à une centaine de kilomètres de Casablanca.
L’Armée du salut se penche, pour la première partie, sur l’éveil sexuel d’Abdellah, sa fascination pour son frère aîné et sur ses relations complexes avec sa famille démunie à Casablanca. La seconde se concentre sur son départ du Maroc pour Genève où il arrive en clandestin, sans un sou, et finit par être pris en charge par l’Armée du salut. « Abdellah n’est pas dans le désir de partir du Maroc. Il biaise, il fait le malin, il transgresse. Mais cette transgression passe forcément par un départ plus ou moins définitif », précise le réalisateur, dont le rapport au pays natal apparaît ambivalent. Dans le film, l’attachement du héros au Maroc se manifeste par une chanson de l’acteur égyptien Abdel Halim Hafez dans le film Ayyam Wa Layali qu’Abdellah regarde à la télévision avec sa famille et qui le bouleverse lorsqu’il la réentend dix ans après à Genève. « Je suis obsédé par les chansons populaires. Même quand elles sont mauvaises, elles portent quelque chose de nous. Elles peuvent dire le temps qui est passé et la tristesse qu’il y a en nous », explique Taïa. Cette chanson parle d’une fratrie et fait écho au culte du héros pour Slimane, son frère aîné. Dans une séquence clé du film, Abdellah et Slimane lisent à la plage, le premier en arabe, le second en français. Abdellah ne comprend pas pourquoi Slimane préfère « la langue des riches ». « Le français arrive au moment où va s’opérer une trahison, je ne voulais pas en faire une langue qui sauve. Il va l’utiliser pour s’inscrire loin du corps silencieux et sensuel du frère. »
Tout au long du film, la violence apparaît souterraine, diluée dans le quotidien. Les non-dits pèsent dans chaque plan que Taïa aime à faire durer pour envenimer l’ambiance. Le réalisateur suit son héros avec beaucoup de pudeur, une certaine distance qui lui permet de dresser un constat rigide sur une réalité de son pays. « Dès qu’on pense au Maroc, des images préfabriquées s’imposent, que ce soit à cause des publicités marocaines ou bien de la vision orientaliste de l’Occident vis-à-vis du pays. J’ai voulu éviter cela en filmant des lieux intimes, baignés d’une lumière chaude et sombre. Vous savez, le Maroc est un fantasme qui satisfait plein de gens… » L’amant suisse du héros en fait ses frais, puisqu’Abdellah le manipule pour partir à Genève. Dès lors, le jeune homme devient plus dur, comme brisé par l’intolérance qu’il a jusqu’ici subie. Sans domicile, il rencontre un vieil homme qui lui offre une cigarette. « Je connais bien le Maroc, vous ne ressemblez pas à un Marocain », lui dit celui-ci. Entre affranchissement et dépendance vis-à-vis de son pays, Abdellah préfère répondre par un sourire poli.