Plus de vingt ans après le début de leurs aventures à la télé britannique, Edina (Jennifer Saunders) et Patsy (Joanna Lumley), les icônes smart et déglinguées de la série "Absolutely Fabulous", font leur grand retour, au cinéma cette fois. On est allé à Londres pour évoquer avec les deux actrices l’univers et les références visuelles du show, de Lucille Ball aux drag-queens, en passant par John Waters.


En vrai, Jennifer Saunders et Joanna Lumley paraissent beaucoup plus posh que leurs personnages. Elles n’ont pas l’air d’être en descente de MD, n’ont pas une haleine de clope toute défraîchie, mais ont au contraire le teint éclatant, et disent courtoisement «lovely» à toutes les phrases. Signe d’un assagissement ? Pas vraiment. Elles reviennent, plus méchantes et plus dépravées que jamais, dans cette adaptation au cinéma des aventures à Londres d’Edina, publiciste à la démarche balourde et à la dégaine plus baroque qu’une pub Desigual, et de Patsy, rédactrice de mode nympho et camée dont l’allure évoque autant Amanda Lear qu’Ivana Trump. Initialement pensée comme un sketch dans l’émission French and Saunders, diffusée de 1987 à 2007 sur la BBC, Absolutely Fabulous est devenue une sitcom à part entière en 1992 et a connu cinq saisons – leur dernière apparition date de 2012, le temps de trois épisodes hors-série. Depuis sa création par Jennifer Saunders et Dawn French, le show à l’humour très british – n’oublions pas qu’il a vu le jour dans la contrée des très absurdes Monty Python, Benny Hill ou Mr Bean – s’est nourri de diverses influences pour façonner son univers extravagant et le look d’Edina et Patsy, héroines délicieusement loufoques, obscènes, et bien sûr alcoolos – le personnage de Patsy n’a rien avalé de solide depuis 1973. « Si Ab Fab a eu un impact, c’est sur la vente de bouteilles de champagne Bollinger ! » se marre Lumley en préambule.

La série Absolutely Fabulous

Joanna Lumley dans la série Absolutely Fabulous

HARDCORPS

Avec ses décors très chargés (au fil des saisons, l’appartement d’Edina, le principal décor de la série, évoluera vers un style architectural de plus en plus pompier et criard), ses costumes bigarrés et improbables (dans le film, Bubble, l’assistante débile d’Edina, porte des bouées multicolores un peu partout sur elle), l’univers d’Ab Fab est extrêmement stylisé. Normal, pour une série qui se fascine pour l’industrie de la mode et dont les protagonistes sont obsédés par leur apparence. Leur vie est une course frivole et absurde pour être cool. Pour le rester, il faut être tout sauf raisonnable comme la fille coincée et binoclarde d’Edina, Saffron, que Patsy déteste. Alors, les deux modeuses alcoolos ont opté pour une vie d’excès. « Edina et Patsy sont vieilles, mais elles font tout pour être à la page. Pour Edina, devenir la publiciste de Kate Moss, c’est la clé pour rester dans le coup », explique Saunders. Dans le film, de manière spectaculaire, Edina tue le célèbre mannequin – ce qui les contraint à fuir le Royaume-Uni pour se cacher dans un palace de Cannes. « Le côté hyper maladroit d’Edina tient beaucoup à la façon dont elle s’habille. Tous ses vêtements sont non seulement hyper bariolés mais surtout trop petits, trop serrés pour elle. Ses chaussures pointent une taille en dessous de ce qu’elle devrait mettre ; du coup, elle s’étale constamment », commente Saunders.

La démesure propre à l’écriture de cette grande cinéphile (voir ses hilarantes parodies des films de Federico Fellini ou d’Ingmar Bergman dans French and Saunders) vient peut-être de son goût pour les performances bouffonnes et carnavalesques. L’influence ultime de Saunders pour son jeu théâtral, grimaçant et exubérant dans Ab Fab, c’est l’Américaine Lucille Ball. La comédienne, décédée en 1989, a été la star d’I Love Lucy (1951-1957), toute première sitcom de l’histoire de la télévision, qui met en scène les déboires d’une femme au foyer qui aimerait embrasser une carrière artistique. « C’était vraiment un show centré sur l’amitié entre femmes. Un peu comme Ab Fab, qui a presque exclusivement un casting féminin. Son côté clown me faisait pisser de rire. »

Lucille BALL I LOVE LUCY

Lucille Ball dans la série I Love Lucy

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Chris Colfer et Jennifer Saunders dans Absolutely Fabulous, le film

Cette admiration pour Lucille Ball, Saunders la partage avec le réalisateur John Waters, qui a notamment lancé la carrière de l’actrice drag Divine et dont l’humour repose, lui aussi, sur l’outrance visuelle et le travestissement. En 2003, Waters parlait d’ailleurs en ces termes de Lucille Ball au quotidien britannique The Guardian : « Elle ressemblait à un travesti qui teignait ses cheveux en orange, portait des faux cils et un rouge à lèvres effrayant ; s’était mariée avec un Cubain, était apparue enceinte à la télévision, traînait la plupart du temps avec ses voisins ouvriers et s’était enfuie pour devenir pote avec Rock Hudson. » Si les créateurs d’Ab Fab ne se sont jamais réclamés de John Waters, comment ne pas voir dans le show l’influence du pape du trash ? Quand, dans la saison 5, Patsy révèle son passé de star du porno dans les seventies sous le doux nom de Nibarella, ses seins démesurés et sa combinaison de cuir rappellent les protubérances du corps hors norme d’Edith Massey rendue glamour par la caméra de Waters dans Female Trouble (1974). « Ab Fab, c’est comme le derrière de Kim Kardashian : c’est extrême ! » pointe Joanna Lumley.

Joanna Lumley dans la saison 5 d’Absolutely Fabulous

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Edith Massey dans « Female Trouble » de John Waters

 

CRUES ET QUEER

À la fois chic et indécente avec sa parure de cuir ornée de faux diamants, sa crinière blonde et son port altier, Patsy, mélancolique, marche seule dans les rues de New York. Trois drag-queens passent devant elle, la toisent, l’arrêtent et, fascinées, la haranguent : « J’adore tes chaînes, ma grande ! » Cette scène d’un épisode de la saison 3 de la série montre que ces drag-queens ont reconnu Patsy comme l’une d’entre elles. Icônes queer, Patsy et Edina ? Elles ont indéniablement des qualités très camp, cette esthétique, née dans la culture gay mais qui a aujourd’hui investi la culture de masse, revendiquant l’exagération, le mauvais goût et l’artifice. Pas étonnant donc qu’Absolutely Fabulous ait un certain succès auprès des communautés gay et queer. Le programme leur a d’ailleurs très tôt donné une grande visibilité – l’ex-mari et le fils d’Edina sont gays, tandis que Patsy, dès la première saison, est présentée comme transgenre. En 1996, Lumley le revendique dans le magazine gay The Advocate : le style de son personnage est fortement inspiré par la culture drag. L’actrice y confesse avoir emprunté une astuce de maquillage aux drag-queens : utiliser un rouge à lèvres sombre au coin des lèvres et un rouge un peu plus clair au centre. Mais c’est surtout dans la théâtralité et l’exagération, ou le détournement des normes de genre, que Patsy se rapproche de la sphère drag. Qu’elle se travestisse en homme dans le film (où son look over-the-top de dandy vintage évoque celui de Julie Andrews dans Victor Victoria de Blake Edwards, 1982) ou qu’elle reste comme on la connaît avec sa parure late sixties et son monticule de cheveux blonds, elle renvoie toujours des images exacerbées de la féminité et de la masculinité.

Joanna Lumley et Jennifer Saunders dans « Absolutely Fabulous, le film »

Julie Andrews dans « Victor, Victoria » de Blake Edwards

La culture drag le lui rend bien, à travers de nombreux hommages – hommages qui donnent des complexes à Saunders puisque, dans le même entretien de 1996, elle confie en plaisantant qu’elle trouve les vrais Eddie et Patsy un peu timorées à côté de ces flamboyantes drag-queens. Il suffit d’aller sur YouTube pour voir certaines de ces imitations over-lookées d’Eddie et Patsy, notamment celle de Morgan McMichaels (vu dans le show de télé-réalité américain RuPaul’s Drag Race, un concours de performances drag), ou bien celle, paroxystique, de Ridge Gallagher, maquilleur et drag-queen basé à Los Angeles, qui nous raconte son impressionnante transformation : « Nous avions décidé de rejouer les personnages, mais en plus vieilles, avec beaucoup plus de rides, et des lèvres ultra gonflées, comme si elles avaient abusé du Botox. Pour moi, c’était à peine une performance. Mes manières, ma façon d’être sont déjà si proches de ce qu’elle est. Je n’aspire à rien de plus, je veux être Patsy Stone… Avoir une vie dédiée à être absolument fabuleuse. »


« Absolutely Fabulous. Le film »
de Mandie Fletcher
20th Century Fox (1 h 26)
Sortie le 7 décembre