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Claude Schmitz : « Les acteurs et actrices ont une sorte d’idéal qui correspond à celui de la chevalerie » 

  • Joséphine Leroy
  • 2023-02-09

On a découvert le cinéaste et metteur en scène belge en 2017, avec son beau moyen métrage éthéré « Rien sauf l’été ». Il y a eu ensuite « Braquer Poitiers » (2019), une comédie noire aussi fascinante que surprenante. Avec « Lucie perd son cheval », sorte de quête à la Don Quichotte qui se calque sur la vie d’une comédienne et amie du réalisateur, Claude Schmitz continue de creuser son sillon si particulier. On a parlé avec lui des dessous de cette nouvelle œuvre qui parvient à préserver une part d’insaisissable. 

Tu avais conçu à l’origine une pièce de théâtre, Un royaume. Est-ce qu’on peut parler ici d’adaptation ? 

C’est un peu complexe. Ce n’est pas un film qui avait été prémédité. À la base, il y a un spectacle, qu’on a créé juste avant le Covid. Dans ce spectacle, il y avait une scène filmée qui était diffusée, et qui est donc toute la partie qui se déroule dans les Cévennes, qu’on retrouve dans le film [le film, scindé en plusieurs parties, navigue entre réalité et fiction, et suit l’actrice Lucie Debay, chez sa grand-mère, avec sa fille ; dans les Cévennes avec son armure et son cheval, puis dans un théâtre, ndlr]. Pendant qu’on montait la pièce, je filmais déjà le théâtre. On va dire qu’ensuite la réalité a rattrapé la fiction. On s’est retrouvé dans un théâtre véritablement vide. On a créé le spectacle à Marseille, on l’a joué à Liège quelques dates et puis plus de tournée. À partir de là, le directeur du théâtre a eu l’idée de continuer à adapter ce qu’on avait fait au théâtre à travers le cinéma. C’est donc en effet une adaptation, car ce n’est pas vraiment le spectacle qu’on voit. On a commencé à tourner des choses dans les stocks de décor et donc ça a donné cet objet particulier, un peu hybride. 

« Lucie perd son cheval » de Claude Schmitz

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Est-ce que cet « objet » est le fruit d’une certaine frustration, liée au confinement ? 

Ce qui est marrant avec le spectacle, c’est qu’on a dû mettre les répétitions en pause pendant le premier confinement. Puis, on a repris le spectacle sur quatre dates et puis, de nouveau, il y a eu un lockdown… Donc, en fait, il y a eu un double arrêt dans la création de cet objet. J’ai ressenti cette frustration, oui, mais l’idée c’était de ne pas se laisser abattre par cette situation. De trouver comment s’en sortir en créant de l’art. On est d’ailleurs en ce moment-même en train de reprendre le spectacle, donc on a ces deux objets-là qui circulent. 

Tu parlais des scènes tournées dans les Cévennes, qui sont très belles dans le film. Elle tirent vers l’épopée chevaleresque, avec une héroïne en armure qui se tient sur son cheval, le port altier. Comment cette figure, que tu féminises, s’est-elle imposée ? 

À l’origine, il y avait l’idée de faire le portrait d’une actrice, d’une amie en l’occurrence, Lucie Debay, qui est aussi une mère. J’avais envie d’être plus proche qu’auparavant d’un personnage féminin. Après, derrière ça, il y avait ce questionnement : « Mais qu’est-ce que c’est en fait qu’un acteur ou une actrice ? » J’avais envie de creuser cette métaphore : les acteurs ou actrices, comme les chevaliers errants, partent comme ça, sans quête, et d’un coup sont envoyés sur certaines missions. Ils et elles ont, je pense, une sorte de code moral ou d’idéal qui correspond à celui de la chevalerie, et qui est très loin du statut du mercenaire, qui va plus travailler sur des questions pratiques, concrètes. Ici, il y a l’idée d’investir un rapport au monde. Quand mon personnage, Lucie, perd son cheval, alors là, elle est doublement errante. Et c’est là que le film commence à interroger la question de l’être au monde. Ce qui est une question fondamentale pour un acteur : comment être au présent ?  

Est-ce qu’il y a des contes, des histoires qui ont habité ton imaginaire et ont nourri le film ? 

J’ai pensé à Perceval Le Gallois. D’ailleurs, le titre est une sorte de mot-valise puisque dans « Lucie perd son cheval », il y a « Perceval ». Et dans la structure même du projet, pas tellement dans l’histoire, on a cherché quelque chose qui pourrait s’apparenter à Alice aux pays des merveilles. C’est-à-dire l’idée de rêve dans un rêve, de glissements de logique, que je trouve toujours passionnante dans la dramaturgie. La tension entre réalité et fiction, ça m’intéresse beaucoup, parce que ça pose la question de la représentation. Et les histoires m’intéressent aussi parce qu’elles sont prises en charge par des êtres. Je pense qu’il faut toujours qu’il y ait une porosité entre les êtres et ce qu’ils vont endosser. Dans le film, il y a une partie qui s’apparente peut-être au documentaire. Ces espèces de va-et-vient, ces frottements entre fiction et réalité me passionnent parce que j’y trouve une forme de poésie. Une poésie qui naît de ces zones-limites. 

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Tu mets en place deux trios féminins et, à certains moments, on a l’impression que le film flirte avec la sorcellerie – on pense un peu au best-seller féministe de Mona Chollet, Sorcières. 

Oui, alors c’est vrai que le chiffre trois, c’est quelque chose qu’on retrouve souvent dans les contes. La structure des contes m’a toujours intéressé. Mais c’est aussi lié à la pièce qu’ils sont censés monter dans le film : Le Roi Lear de Shakespeare. Dans cette pièce, il y a trois sœurs qui sont censées faire une sorte de déclaration d’amour filial au roi, leur père. Il y en a deux qui acceptent et une qui refuse. C’est Cordélia, la plus jeune, le personnage que Lucie est censée jouer. Je trouve que Le Roi Lear est une pièce profondément moderne. Cette scène d’ouverture, qui est celle d’un chantage affectif, tu peux la transposer à toute sorte de situations dont on a beaucoup parlé ces derniers temps, avec ces figures patriarcales qui cherchent à imposer une forme de chantage à des femmes. Bon, après c’est plus complexe, parce que la pièce devient un peu plus baroque et chaotique que ce point de départ là, mais j’aimais bien ce parallèle qu’on peut faire avec encore une fois la position des acteurs par rapport à l’autorité, aux metteurs en scène, au patriarcat en général. 

  

Mais pour être tout à fait honnête, je n’ai pas voulu faire un film féministe, mais féminin, ce qui est un tout petit peu différent : je ne pense pas que le film tente de militer à un endroit. Il est plutôt dans l’idée de se rapprocher, d’être à l’écoute, d’apporter une attention particulière. Peut-être que par la bande ça devient quelque chose de féministe. C’est effectivement une période où on interroge beaucoup ce que les actrices jouent dans les films. Et moi j’y ai trouvé une occasion de suivre cette amie, Lucie, avec qui je travaille depuis dix ans. Et c’est pour ça qu’il y a toute une partie qui n’est pas scénarisée : si tu veux être à l’écoute d’une altérité, apprendre de quelqu’un, il faut éviter d’avoir des intentions trop fermées. L’idée, c’était de poser la caméra pour saisir des choses qui se passent. J’ai réutilisé des éléments aussi : la grand-mère de Lucie pratique réellement ce qu’elle appelle la « métamorphose », ces massages qu’elle applique sur les gens. Il y a une part d’ésotérisme là-dedans. Et dans cette séance, elle dit – mais c’est un hasard – que la métamorphose vise à laisser le passé derrière soi et accepter ce qu’on doit devenir. Comme un acteur qui va devenir son personnage. Et cette grand-mère conclut que le plus important c’est d’être présent. L’acteur, même s’il se prépare, répète son rôle, il va devoir chercher cette vibration. 

Comme dans Rien sauf l’été ou Braquer Poitiers, tu filmes une nouvelle fois l’été. Pourquoi cette ritournelle revient-elle dans ton cinéma ? 

Il y a une raison très simple, très pragmatique, qui est que je n’aime pas trop le froid ! Mais c’est aussi parce que ce sont des films qui ont été faits avec des micro-budgets. Et donc c’est toujours plus agréable de partir quand il fait beau. J’aime aussi les couleurs qu’il y a pendant cette période, je trouve ça très beau. Et puis c’est un moment où souvent les gens sont dans des dispositions un peu différentes. Ce sont des projets qui ont à voir avec quelque chose d’un peu buissonnier, qui n’est pas tout écrit, tout préparé. C’est de cette « vacance » que naissent des choses. Ça permet d’aller vers des endroits où tu n’es pas bloqué par des problèmes de narration. Mais là, je viens de finir un film qui est tout à fait un autre projet. C’est un polar avec un scénario écrit. On l’a tourné, il est en fin de montage – c’est le moment le plus compliqué ! C’est un film qui joue avec les codes du genre. Une enquête. Il y a un détective privé, des bikers, des flics corrompus, des trafiquants de drogue, une femme fatale… Enfin, tout un tas de personnages archétypaux, que le film emmènera un peu ailleurs. 

« Braquer Poitiers », comédie noire fascinante de Claude Schmitz

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Lucie perd son cheval de Claude Schmitz, Shellac (1 h 22), sortie le 8 février

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