Cinéma Tomboy

Published on février 24th, 2014 | by TroisCouleurs

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Virginie Despentes réagit à la « polémique Tomboy »

Le numéro 119 de Trois Couleurs sortira le 5 mars, mais nous publions en avant-première une interview que nous venons de réaliser pour notre dossier « Cinema pour tous ».

Note de la rédaction : Le prochain numéro de Trois Couleurs aura pour titre « Cinéma pour tous ». Nous nous interrogeons après une suite d’événements à l’écho complexe dans l’après « manif pour tous » et le scandale du « tous à poil » : l’interdiction de Nymphomaniac 2 aux moins de 18 ans ; la polémique autour de la diffusion de Tomboy à l’école et sur Arte ; plus tôt, à l’été 2013, le retrait de l’affiche de L’Inconnu du lac par deux municipalités… La crispation des débats menace ainsi l’idée d’un « cinéma pour tous ». Pas dans le sens d’un « cinéma visible par tous » – il est évident que Nymphomaniac 2 ne doit pas être proposé à des élèves de CM2 –, mais dans le sens d’un « cinéma qui parle de tous », qui accompagne ou devance l’évolution des mœurs. Le numéro 119 de Trois Couleurs sortira le 5 mars, mais nous publions en avant-première une interview que nous venons de réaliser pour notre dossier central. Celle de Virginie Despentes, écrivaine et réalisatrice de films, dont Baise-moi en 2000, film interdit suite à une requête de l’association Promouvoir, puis classé X avant d’être interdit au moins de 18 ans.

Propos recueillis par Juliette Reitzer

Qu’est-ce que la subversion au cinéma ? Tomboy est-il un film subversif ?

Le cinéma est une industrie, il est au service du pouvoir dominant, toujours. Le pouvoir dominant n’a pas envie que les femmes évoluent trop rapidement  – donc le cinéma continue de montrer essentiellement des femmes jeunes, belles, minces qui se préoccupent surtout des hommes et de leur bien-être et qui ne parlent pas trop… Le reste du temps, les femmes au cinéma prennent des douches et des bains, parce que c’est important de montrer leur corps nu, je suis stupéfaite quand je regarde les films de l’importance des scènes de salle de bains pour justifier l’exhibition du corps féminin…

Il y a quand même une subversion fine, ces dernières années, avec une génération de réalisatrices qui signent des films vraiment intéressants… Comme les derniers films d’Isabelle Czajka, de Marion Vernoux ou d’Emmanuelle Bercot. Je crois même que dans ces trois films on échappe à la salle de bains, c’est dire si c’est radical ! À ma connaissance c’est la première fois que des films parlent des femmes sans les juger ni les sadiser, et donnent à des actrices un espace suffisant  pour camper des personnages qu’on ne connaissait pas encore à l’écran.

Le film de Céline Sciamma, Tomboy, ne devient subversif que parce que Civitas s’y oppose. Sinon il faisait partie de ces films que je viens de citer, qui proposent de nouveaux personnages, sans les sadiser pour leur différence. Tomboy, c’est l’histoire d’une petite fille qu’on va regarder avec douceur. Je n’imagine pas trop Céline Sciamma se frottant les mains en relisant son scénario et se réjouissant dans un éclat de rire sardonique : « Ah ah ah je vais convertir plein de gentilles petites filles en grosses gouinasses » – ou alors elle cache bien son jeu, parce que le film ne ressemble pas franchement à une œuvre de propagande.

« Ce que Civitas vient dire c’est :

on ne peut pas regarder avec douceur ceux que nous devons regarder comme des monstres. « 

Qu’est-ce qui d’après vous explique la montée au créneau de Civitas pour tenter d’empêcher la diffusion de Tomboy ?

C’est la douceur du regard qui impressionne, et qui pour Civitas est subversive, de façon insupportable. Je ne crois pas que chez Civitas qui que ce soit imagine sincèrement qu’il suffise de voir Tomboy pour changer d’orientation sexuelle. Et encore une fois, n’oublions pas que tout le reste de la propagande à laquelle sont soumis les enfants va dans le même sens : les filles et les garçons ce n’est pas pareil, les petites filles sont là pour faire des bébés et les petits garçons pour régner sur le monde. Donc ce que Civitas vient dire c’est : on ne peut pas regarder avec douceur ceux que nous devons regarder comme des monstres. Ce que Civitas tient à rappeler, c’est : dès la maternelle, repérons les pièces défectueuses et interdisons tout regard doux sur elles. Il y a d’un côté les obéissants et les soumis, tous ceux qui dépassent doivent tomber sous l’opprobre.
Ce qui se joue, c’est pouvoir affirmer : nos enfants nous appartiennent. Entièrement. S’ils sont différents de ce que nous attendions, nous avons le droit de les éliminer. C’est pourquoi les livres les inquiètent tant, car quand les enfants apprennent à lire ils échappent à leurs parents, ils peuvent aller chercher une vision du monde différente de celle qu’on leur sert à la maison, et l’école les inquiète aussi – ce moment où les enfants ne sont plus enfermés sous leur seul contrôle.

Le problème, d’une part, c’est qu’il faut que Civitas comprenne que la France n’est pas composée que de catholiques intégristes. Ces gens ont des écoles, financées par l’état, ils doivent comprendre que les écoles ne sont pas des usines à produire des futurs petits catholiques intégristes.

L’autre problème, c’est qu’il y a quelque chose de touchant car de désespéré dans leur démarche : à l’heure d’internet, les gars, bonne chance pour mettre vos enfants sous coupe !

« Ça ne m’étonne pas que la nymphomane de Lars Von Trier les titille… 

La chaudasse, pour les religieux intégristes de tous poils, c’est le top de la femme dangereuse. »

Quels sujets cristallisent selon vous le plus les velléités des censeurs, et pourquoi ?

Le sujet qui obsède les censeurs intégristes catholiques, c’est le genre. Les femmes appartiennent à l’église traditionnelle – leur sexualité, leur corps, leurs enfants  – tout leur est confisqué. C’est pourquoi l’église, quand ils ne sont pas dans la rue pour dire que les femmes DOIVENT se marier avec des hommes, descendent dans la rue pour dire que les femmes DOIVENT porter leurs enfants jusqu’au bout, ne pas prendre la pilule, ne pas utiliser de capotes, et qu’elles DOIVENT être éduquées dès leur plus jeune âge en tant que Femme, c’est à dire en tant que futures MAMANS.

Dès qu’il y a pécheresse, l’église s’indigne de ce qu’on touche à ce qui lui appartient. Ça ne m’étonne pas que la nymphomane de Lars Von Trier les titille… La chaudasse, pour les religieux intégristes de tous poils, c’est le top de la femme dangereuse. Les séductrices, les putes, les salopes, etc… l’église est vent debout. Ce n’est pas « ça », une femme. Une femme ça n’aime le sexe que pour faire des bébés car une femme, c’est avant tout une maman, il ne faut pas qu’elle l’oublie.

À mon sens, les intégristes catholiques font beaucoup de bruit pour pas grand-chose : je regarde les pubs, les jeux vidéo, la musique pop, le hip hop, les films qui cartonnent, la littérature jeunesse, la bande dessinée pour enfants… et franchement on ne peut pas dire qu’on s’attaque beaucoup à leurs stéréotypes patriarcaux : il faut vraiment qu’ils creusent et cherchent la petite bête pour extirper un petit film ou un petit livre qui ne soit pas scrupuleusement respectueux des stéréotypes… L’idée selon laquelle les filles n’aiment pas trop le sexe, qu’elles sont de superbes victimes, et que la seule chose qui les valorise c’est la maternité est défendue à longueur de temps.

« Le problème, avec le Conseil d’Etat, par exemple pour Baise-moi,

c’est que tu retrouves sept septuagénaires qui regardent ce film en noir et blanc

parce qu’ils ne savent pas régler leur magnétoscope »

En 2000, la sortie de Baise-moi a été très mouvementée : interdiction initiale aux moins de 16 ans, montée au créneau de Promouvoir, annulation du visa d’exploitation par le Conseil d’état, nouvelle classification X et finalement interdiction aux moins de 18 ans. La décision finale d’interdire Baise-moi aux moins de 18 ans sans toutefois le classer X a fait jurisprudence. Que pensez-vous de cette distinction ?

L’idéal aurait été qu’à la place de Catherine Tasca [Ministre de la Culture et de la Communication de mars 2000 à mai 2002, ndlr], il y ait à l’époque un ministre de la culture de gauche qui réfléchisse deux minutes… au lieu de donner entièrement raison à l’extrême droite, c’était le moment parfait pour abolir la loi sur le X. C’est à dire décider qu’un certain genre de films serait interdit aux moins de dix huit ans, mais montrable au public adulte dans les salles traditionnelles, et montrables à la télévision après minuit… La loi sur le X, et les impôts assassins – et de nature éhontément proxénètes – qui empêchent le développement du genre pornographique conduisent au développement sur internet d’une pornographique parfaitement dégueulasse. Les réalisateurs ont envie de faire des films pornographiques, les comédiens et comédiennes ont envie de faire carrière dans la pornographie, et les spectateurs ont envie de voir de bons films avec des scènes de sexe… On devrait pouvoir regarder des films de qualité qui seraient des films pornographiques.

D’après vous, le contrôle des autorités sur les sorties de films est-elle légitime ?

Ça me paraît raisonnable que la commission de classification donne des indications d’âges. Tous les films passent devant cette commission. Ce contrôle de l’Etat me paraît légitime. C’est un contrôle exercé par un collège de quatorze personnes, toute la société y est représentée, même l’extrême droite la plus farouche, mais aussi la droite et la gauche plus modérées… Ce qui me paraît important, c’est de veiller à ce que cette commission représente effectivement tout le monde, de façon équitable.
Ensuite, non, je ne vois pas ce que le Conseil d’Etat vient faire là dedans. Ni pour Baise-moi ni pour Dieudonné ni pour aucun spectacle… Le problème, avec le Conseil d’Etat, par exemple pour Baise-moi, c’est que tu retrouves sept septuagénaires qui regardent ce film en noir et blanc parce qu’ils ne savent pas régler leur magnétoscope, et ces malheureux sept papys n’ont jamais vu un film de William Friedkin ou de John Waters de toute leur vie… Ils ne comprennent pas grand chose. Passer du Magicien d’Oz au dernier Lars Von Trier sans aucun élément d’explication d’image contemporaine, c’est un choc… Il faut que les commissions soient composées de gens qui savent ce qui se passe dans l’expression artistique de l’époque, sinon on arrive à des décisions hautement improbables.

D’après vous, quel rôle le cinéma doit-il jouer dans l’évolution des mœurs et des mentalités ?

D’après moi le cinéma continue de jouer un rôle décisif dans l’évolution des mœurs et des mentalités – il le joue en restant très en retrait des avancées de la société. Il s’est passé quelque chose d’intéressant, ces dernières temps, entre L’Inconnu du lac, Tomboy, Nymphomaniac, La Vie d’Adèle, Les Garçons et Guillaume, à table… C’est comme si les réalisateurs retrouvaient un peu de liberté, et avaient envie de faire le cinéma qu’ils imaginent, pas le cinéma qu’on les autorise à produire… La réaction ne s’est pas faite attendre, car les intégristes catholiques sont très vigilants. Mais c’est une bonne nouvelle, ces films qui ressemblent à la vie quotidienne. Par contre, je ne crois pas que les décideurs – les chaines télé, les distributeurs, les collectivités locales, etc. – aient envie d’avoir des problèmes. Ils veulent juste produire des films qui permettront de vendre du pop corn et du coca, à des familles entières, sans effrayer personne…

Donc on peut craindre que les films qui seront mis en production dans les dix années à venir seront de nouveau des films qui ne posent aucun problème à personne… un peu le contraire de ce que doit être la culture. J’ai bien peur qu’on soit repartis pour un tour de femmes-enfants, femmes-mères et femmes dans la salle de bains, le cinéma qui ne fait pas peur aux lobbyistes intégristes catholiques…

Heureusement, Internet et la simplification des modes de captation peuvent faire espérer l’émergence de films hors normes, hors cadres, et leur diffusion à grande échelle… Peut-être que la donne sera bouleversée par la base ?

 

Retrouvez le dossier complet « Cinéma pour tous : L’évolution des mœurs à l’épreuve des films et du public » dans notre nouveau numéro à lire en ligne et disponible dans toutes les salles MK2.

Photos: extraits du film Tomboy de Céline Sciamma © Pyramide Distribution

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