Cinéma © Potemkine Films

Published on mai 28th, 2013 | by TroisCouleurs

0

« Le joli mai »: paroles capitales

En mai 1962, quelques mois après la signature des accords d’Évian, Chris Marker et Pierre Lhomme arpentent Paris. L’objectif : rencontrer les Parisiens. La méthode : converser, débattre, enregistrer.

Par Laura Tuillier

Paris, au crépuscule. Sur un de ces ponts qui continuent de faire le charme de la capitale, deux jeunes amoureux se confient, face caméra. Enlacés, ils murmurent des mots qui semblent davantage s’adresser à eux-mêmes qu’au monde. Pourtant, leur parole est soigneusement recueillie : Chris Marker pose les questions, Pierre Lhomme capte le trouble sur les visages. Qu’est-ce que l’amour en 1962 ? Peut-on vivre à Paris sans se soucier de l’Algérie ? Le Joli Mai réussit le grand écart entre questionne­ment universel sur une place toujours compliquée à trouver dans le monde et radiographie d’une époque trouble précisément ancrée dans le Paris de l’après-guerre. Là où Chronique d’un été d’Edgar Morin et Jean Rouch, film jumeau du Joli Mai, tourné deux ans plus tôt, n’hésitait pas à remettre en scène les jeunes interviewés pour créer de véritables person­nages, ici le dispositif semble plus simple. Un mois durant, Marker et Lhomme ont rencontré des Pari­siens de tous les milieux, de la mère d’une famille mal-logée au jeune militant du FLN, en passant par le commerçant en crise de la cinquantaine. Mais le ton n’est jamais sentencieux, Chris Marker défen­dant un souci d’« objectivité passionnée » ; autre­ment dit, trouver la bonne distance entre l’empathie et l’étude sociologique froide.

Les Parisiens semblent mener en partie le récit, par leurs affirmations, leurs croyances. La parole devient alors une précieuse alliée, lors de longs plans séquences qui leur donnent le temps de livrer aux spectateurs leurs désirs complexes et souvent contra­riés. La parole, c’est également celle que donne à entendre la voix off. Yves Montand prête son timbre chaud à un texte plein de mélancolie, écrit par Chris Marker une fois la totalité des images capturées. À travers cette voix, c’est une ville perçue comme un corps épais et tremblant qui se dévoile. En 1962, Paris est hantée par de nombreux fantômes. Ceux de la guerre d’Algérie, bien sûr, mais également ceux des écrivains, peintres et musiciens qui ont écrit sa légende, et d’autres encore, plus tristes et invisibles, comme les détenues de la prison pour femmes de la Roquette à qui Marker et Lhomme offrent la coda de leur film. « Tant que la misère existe, vous n’êtes pas riches ; tant que la détresse existe vous n’êtes pas heureux », voilà l’adresse finale de Chris Marker aux Parisiens, en qui il place sa confiance pour pré­server ce mélange bien particulier de joyeuse désin­volture et de profonde inquiétude.

Tags: , , ,


About the Author



Laisser un commentaire

Back to Top ↑